Lu : L’Anatomie du Scénario (John Truby)

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Après ma lecture en demi-teinte d’Yves Lavandier, le grand maître français, et de son ouvrage phare, La Dramaturgie, un texte plein de bonnes intentions et de bons conseils, mais qui manquait clairement de rigueur scientifique dans la démarche – ce qui aboutissait à tout un tas d’erreurs grossières –, j’ai décidé de me plonger dans une nouvelle lecture pour essayer de voir si, outre-atlantique, on ne s’en sortait pas un peu mieux. Et c’est donc ainsi que j’ai lu le très fameux L’Anatomie du Scénario de John Truby, maître parmi les maîtres, ouvrage parmi les ouvrages…

 

Alors évidemment, si vous écrivez, de près ou de loin, vous avez forcément entendu parler au moins une fois de L’Anatomie du Scénario. Ce bouquin est tellement cité en référence par absolument tout le monde que, très honnêtement, je pensais qu’il avait écrit au siècle dernier. Mais en l’achetant, j’ai découvert que non : cet essai de théorie du scénario a tout juste dix années au compteur, ce qui est juste effrayant. Imaginez donc le succès interplanétaire que ce livre a acquis en seulement dix ans ? A quel point un seul auteur peut-il devenir la référence absolue de toute une génération d’auteurs en si peu de temps ? Vraiment, une telle prouesse veut bien dire quelque chose quant à la qualité du texte en lui-même, non ?

Et la question qui se pose à nous est donc : est-ce que John Truby est réellement un génie ou est-ce que c’est juste le plus commercial de tous ? est-ce qu’il y a anguille sous roche ou s’agit-il vraiment de la théorie la plus moderne et la plus avancée que nous ayons en main ?

Et bien la réponse que je vais donner moi, après avoir lu le texte, est la suivante : oui, John Truby est un grand maître et je comprends tout à fait son succès et l’importance qu’il a prise dans le paysage… mais honnêtement… tout ça pour ça ?

 

Bon, expliquons-nous un peu. L’Anatomie du Scénario est un excellent livre de conseils d’écriture. Il se construit, un peu comme le livre de Snyder, non pas seulement comme un ouvrage de théorie pure (à la La Dramaturgie), mais comme un guide pour écrire son histoire « parfaite » pas à pas. Et du coup, vous avez le droit, dans le même temps, à tous les bons conseils pour manier l’art du récit ET à une méthode claire pour écrire un scénario et mener son projet à bien. Allons même plus loin, dans l’édition que j’ai lue, il y a même, à la fin de chaque chapitre, un jeu de questions-réponses pour traiter de cas particuliers ou pour aider les auteurs à mieux implémenter les exercices proposés dans leurs propres écrits. Donc déjà, c’est un bon point pour cet ouvrage qui permet effectivement, concrètement, d’arriver au bout de son projet.

Sauf que, contrairement à Blake Snyder, John Truby ne se contente pas de lancer quelques conseils pratiques en surface. Non ! John Truby a pondu un livre trois à quatre fois plus gros (si ce n’est plus) et c’est justement parce qu’il prend le temps de rentrer concrètement dans le détail et d’expliquer chacun de ses conseils avec des exemples, avec des démonstrations et tout le toutim ! Donc là encore, c’est un bon point pour Truby.

Et mieux encore, contrairement à Lavandier, les explications de John Truby reposent davantage sur une méthode concrète d’analyse et sont donc beaucoup plus justes, beaucoup plus intelligentes. Le résultat est aussi que les erreurs sont quasiment absentes du livre, en réalité, je ne pourrais probablement pas vous en citer une ou deux de têtes, même s’il m’a semblé en repérer au fil de la lecture : tout simplement parce qu’elles sont si minimes que ce n’était pas bien grave et que ça ne m’a pas fondamentalement marqué. Truby analyse les films qu’il voit et explique comment ceux-ci fonctionnent. Certes, on le sent fan de Tootsie ou de Casablanca, car ce sont les exemples qui reviennent tout le temps, mais il n’hésite pas à mentionner d’autres films aussi et ne se permet pas spécialement non plus de porter des jugements de valeurs. Bref, encore un autre bon point pour le monsieur.

Alors, où est le problème, me direz-vous ? Puisqu’il fait tout mieux que tout le monde ? Et bien en réalité, il y en a deux. Un qui est gênant sur le fond, et l’autre qui l’est sur la forme.

Le premier problème, c’est que, contrairement à Yves Lavandier, John Truby n’essaie pas réellement de décrire les mécanismes du récit en général et les différentes méthodes qui peuvent exister pour créer des histoires. Non, il a décidé de nous enseigner comment écrire un bonne histoire selon John Truby et selon John Truby uniquement. Ce qu’il faut bien comprendre par là, c’est que ce livre, un peu come Save The Cat! ne vous apprenez qu’à écrire des blockbusters hollywoodiens, ne vous apprendra jamais qu’à écrire qu’un certain type de récit, plutôt précis d’ailleurs. Certes, c’est le type de récit que l’on retrouve effectivement dans la plupart des grands classiques américains… mais si vous vouliez vous éloigner de ce modèle, ce livre n’est pas fait pour vous.

D’autant que Truby ne prend jamais la peine, erreur fatale à mon sens, de décrire concrètement ce qu’il estime être une bonne histoire. Certes, on comprend vite le modèle qu’il veut défendre, mais s’il y a bien endroit où commencer lorsque l’on fait de la théorie du scénario, c’est bien par là, et je ne comprends pas que les auteurs de la discipline passent systématiquement à côté.

L’autre problème concerne d’avantage la forme de son texte au final. Et cela tient, c’est un peu le comble, au fait que l’auteur ait choisi de mêler sa théorie à une méthode étape par étape pour mener son projet à bien.

Je m’explique. En fait, le souci, c’est qu’à chaque étape de travail qu’il propose de faire, John Truby nous décrit comment utiliser sa théorie à ce moment-là de l’écriture. Le problème c’est donc que, très rapidement, on a compris concrètement comment fonctionnait sa méthode et quels en étaient les principes fondamentaux… Du coup, qu’ils soient répétés systématiquement à chaque nouvelle étape, chaque nouveau chapitre devient très, très vite rébarbatif, répétitif et finalement… vain.

J’ai vraiment l’impression que son livre aurait pu être moitié moins long s’il avait décidé de le faire autrement. Car très honnêtement, la lecture en devient de plus en plus fastidieuse et au bout d’un moment, je finissais par faire beaucoup moins attention aux conseils qu’il donnait, même lorsqu’il se renouvelait, j’avais juste envie d’arriver au bout. De fait, j’avais compris très vite le principe et donc je devinais très vite, en quelques mots à peine, comment implémenter la méthode à chaque étape. Or, John Truby se lançant toujours dans de longues explications… Bref, finalement, beaucoup de pages pour rien.

John Truby est donc un maître de la théorie du scénario, sans doute, mais pas nécessairement de l’ergonomie…

 

Alors, en quoi consiste sa méthode ? l’essence de sa théorie ? Eh bien, tout d’abord, en ce qui concerne la méthode en elle-même, à l’Ouest, rien de nouveau sous le soleil. On retrouve la méthode assez classique que l’on retrouve partout pour construire un récit. Celle que Snyder défendait déjà dans son ouvrage, que je défends dans mes vidéos sur Youtube et qu’on vous enseignera dans toutes les écoles de scénario dignes de ce nom. C’est-à-dire, en gros : avoir l’idée, faire le pitch, faire des recherches, construire la trame narrative, faire un séquencier, puis écrire le scénario en lui-même.

Là où Truby se distingue un peu, c’est qu’il reprécise certaines choses à sa manière pour vous forcer à mieux maîtriser les tenants et les aboutissants de votre histoire. Il parlera notamment de prémisse et de principe directeur au lieu de pitchs. Il expliquera que la trame n’a pas besoin d’être un synopsis rédigé pour exister et qu’elle n’a pas non plus besoin de coller à des numéros de pages précis, qu’il s’agit surtout de bien identifier les moments clés de votre histoire et de tous les avoir. Bref, tout un tas de petits ajustements utiles dans ce goût-là qui vous permettront effectivement d’améliorer votre propre méthode, ou au moins d’acquérir une nouvelle perspective sur celle-ci.

Mais ce qu’apporte réellement Truby, c’est sa vision de l’histoire et du bon récit, et donc sa théorie en elle-même. Voilà en quoi elle consiste si je devais la résumer en quelques mots : toute bonne histoire est l’histoire de l’évolution psychologique et morale d’un protagoniste, l’ensemble de votre histoire se doit donc d’être construit en fonction de cette évolution, de ce changement. C’est ce qu’il appelle le « récit organique ».

Et c’est vraiment quelque chose que je vous conseille moi-même de faire. En effet, l’idée de que tout, absolument tout dans votre histoire, les personnages, l’univers, les décors, la structure dramatique etc, soit directement construit autour de ce qui en fait le cœur, c’est tout simplement le meilleur moyen de créer un récit qui a réellement un sens profond et tangible pour le public. Que tout soit interconnecté au parcours du protagoniste, c’est-à-dire ce qui nous intéresse a priori en premier lieu dans le récit est encore plus malin puisque ça va immédiatement avoir un effet positif : grandement rehausser les émotions.

Et donc oui, la théorie de John Truby est une excellente théorie de l’écriture en elle-même, qui donne une véritable méthode pour écrire des récits dans le style de ces films que l’immense majorité des gens et des cinéastes ont tendance à révérer. Cette sensation d’unité dans le film, d’inter-connexion donne réellement l’impression d’avoir à faire à un tout construit, réfléchi et intelligent, quand bien même vous racontez une histoire classique. Alors vraiment, rien que pour ça, le fait d’avoir un livre qui en parle et donne des conseils pratiques pour l’implémenter dans le récit est vraiment une excellente chose.

En fait pour tout vous dire, c’est une façon de faire qui me paraît tellement bonne et évidente que je pensais sincèrement que tout le monde en parlait naturellement dans le milieu. Mais non, la réalité, c’est que c’est bien L’Anatomie du Scénario qui théorise réellement tout ça. Et même si tout ce qu’il disait m’a paru évident, à moi, je ne peux que reconnaître que ça sera utile à tous ceux qui sont moins érudits en la matière.

Et même si le livre devient vite répétitif parce qu’on a fini comprendre au bout de trois chapitres en quoi vont consister les chapitres suivants, la réalité est qu’il est quand même toujours bon de le marteler. Un récit « organique », c’est souvent la marque d’un grand récit…

 

SAUF QUE.

 

Sauf qu’évidemment, et j’en ai parlé plus haut, John Truby ne s’intéresse finalement qu’à un seul type de récit qu’il estime être « le bon » et qu’il écarte et minore tous ceux qui ne respectent pas cette définition, qu’il ne théorise absolument pas sur « les autres façons d’écrire ». Parce que oui, le récit organique dont il parle, entendons-nous bien, c’est une façon d’écrire un bon récit, mais il en existe d’autres.

Tout d’abord, il existe d’autres types de récits organiques. Qui ne sont pas centrés autour du parcours du protagoniste, mais interconnecté à d’autres choses. Par exemple, à l’univers, au à un sentiment particulier, ou à un principe moral, ou à que sais-je encore. Et là, vous ne trouverez pas vraiment la méthode adéquate dans le livre de Truby.

Mais plus encore : et si vous ne voulez pas écrire un récit organique ? si vous voulez par exemple écrire un récit qui ne repose pas sur l’identification ? Est-ce que les récits organiques sont les seuls à pouvoir être bons ? Non, bien sûr que non. Bien entendu, tout un tas de récits cherchent justement à s’éloigner des sentiers battus, à ne pas respecter ce genre de moule particulier et c’est tant mieux ! Personnellement, j’aime beaucoup les récits organiques et j’ai tendance à les trouver meilleurs que les autres… mais est-ce que ça veut dire que les goûts des autres doivent être négligés ? ou qu’il s’agit du seul type de bon récit possible ? Non, bien au contraire.

En réalité, le problème majeur de ce livre, c’est que malgré un développement conséquent de sa théorie, je ne peux pas non plus appeler ça une théorie du scénario à proprement parler. John Truby n’analyse pas les films qui ne correspondent pas à son carcan de base et ne cherche pas à expliquer le fonctionnement général du récit, pas plus qu’il ne cherche à donner quelques conseils aux novices comme Snyder. Non, tout ce qu’il fait, c’est tenter d’imposer sa vision à lui du bon récit en vous donnant une méthode précise pour écrire des histoires qui respectent ce moule-là.

Et ça commence à se voir lorsqu’il fait, au bout d’un moment, la critique de deux films spécifiques : Seul sur Mars et The Revenant. Peu importe que vous aimiez ou non ces films, la réalité est qu’il les déclare moins bien que les autres films dont il parle pour la seule et unique raison que les personnages n’affrontent pas un antagoniste humain, mais la nature en elle-même. Et moi, j’ai envie de dire… et alors ? En quoi un être humain constitue-t-il fondamentalement un antagoniste meilleur ? Le propos même de ces deux films est justement de montrer un être humain au prise avec une nature qui le dépasse, pour laquelle il n’est absolument pas adapté !

Et à ce compte-là, ça veut aussi dire que Jurassic Park est un mauvais film ? Ou que Il Faut Sauver Le Soldat Ryan n’est pas un film suffisamment organique puisque l’ennemi est « l’armée allemande » et n’est jamais humanisée ? Bref, on pourrait trouver tout un tas de films grandioses et formidables qui ne respectent pas la formule de monsieur Truby… Et c’est bien normal. J’ai même envie de dire que c’est une excellente chose qu’il existe ainsi plusieurs manières de faire et qui fonctionnent.

Malheureusement, L’Anatomie du Scénario, malgré tous ses très bons conseils, ne permets pas de dépasser réellement le cadre d’un certain type d’histoire. Ce n’est même pas que Truby critique les autres histoires – le cas mentionné est assez exceptionnel dans le livre – c’est tout simplement qu’il n’en parle pas, comme si ces autres histoires n’existaient pas à ses yeux.

Et vu la qualité de ce qu’il avance, je trouve ça extrêmement dommage qu’il se cantonne à un seul type de récit.

 

Alors, au final, faut-il lire L’Anatomie du Scénario de John Truby ? Ma foi, je ne vais pas vous mentir, la réponse est : évidemment. Et plutôt deux fois qu’une sans doute. Lisez-le, notez tous les conseils qu’il donne, tentez de saisir la théorie du récit qu’il développe dans ses pages, et tentez ensuite de l’appliquer à vos récits pour voir comment l’ensemble fonctionne et ce que vous pouvez y retirer ou ajouter. Et retenez surtout que oui, tout votre récit devrait être construit en fonction d’un principe directeur clair, interconnecté.

Mais n’oubliez pas non plus, en lisant cet ouvrage, que l’on essaie de vous imposer une vision étroite du récit. Et qu’aussi intéressante que soit cette méthode, il en existe bien heureusement beaucoup d’autres qui vous plairont peut-être tout autant !

 

Donc voilà pour ce qui est de mon avis sur L’Anatomie du Scénario. Et maintenant, je vais essayer de voir si le concurrent direct de Truby est aussi bon qu’on le dit : prochain étape, lecture du fameux Story de Robert McKee !

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3 réflexions sur “Lu : L’Anatomie du Scénario (John Truby)

  1. Passionnant, merci pour cette critique ! Comme tout le monde, ça fait longtemps que j’entends parler de ce livre et que je me demande ce qu’il vaut, je me méfie des conseils très précis qui amènent à écrire des histoires formatées … Truby n’aimerait sûrement pas « La Horde du Contrevent » par exemple 😉
    Tu m’as quand même donné envie de le lire, mais je trouve difficile de trouver le temps de lire tous ces livres de conseils, de prendre des notes pour se souvenir de tout, d’arriver à intégrer tour ce qui est intéressant dans son histoire sans se perdre dans la masse de recommandations …

    J'aime

    • Oui, en effet, « La Horde du contrevent » a beau être une histoire « organique », elle n’entre pas dans le carcan des histoires traitées par Truby et c’est bien dommage !
      Pour ce qui est des conseils à suivre, le truc à faire, c’est de tester les techniques une à une, soit avec des exercices, soit sur des histoires particulières qui s’y prêtent bien. Essayer de tout intégrer d’un coup, ça revient un peu à essayer de comprendre et d’assimiler l’ensemble du programme de mathématiques de la sixième à la terminale en une seule fois… Et oui, malheureusement, apprendre la technique prend un temps fou. Mais je crois aussi que c’est nécessaire. En tout cas, moi, ça me change la vie et la qualité de mes écrits a drastiquement augmentée depuis que je m’y suis mis sérieusement !

      Aimé par 1 personne

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