Comment le conflit émotionnel se manifeste-t-il concrètement ?

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PREMIÈRE PARTIE : LES BASES DE LA DRAMATISATION

CHAPITRE II : LE CONFLIT ÉMOTIONNEL (deuxième article)

garfield lasagnes

Dans mon article précédent, j’ai expliqué que le conflit émotionnel – celui dont tout le monde parle, celui qui est si nécessaire à l’écriture de bons récits – est en réalité la distance qui sépare nos espoirs de réaliser un objectif et la probabilité d’échouer dans cette entreprise, c’est-à-dire un espace au sein duquel les émotions peuvent être provoquées. Ce n’est donc pas le conflit émotionnel en lui-même qui provoque l’émotion, il permet simplement de créer un espace au sein duquel celles-ci vont être amenées à exister. Car oui, pour rappel, les émotions ne peuvent exister chez l’être humain que par rapport à un objectif en cours de réalisation.

Ce sont en réalité, j’en ai parlé aussi, les interférences dans la réalisation de l’objectif qui provoquent les émotions. Ce qui nous rapproche de la réalisation de l’objectif provoquera des émotions positives, ce qui nous en éloigne provoquera des émotions négatives. La nature précise de ces interférences – trahison, injustice, coup de chance, exécution d’un plan etc. – provoquera des émotions de nature différentes et il s’agit alors, pour l’auteur, de savoir quelle interférence créer pour générer l’émotion souhaitée chez son public.

Pourtant, avant de poursuivre, il est nécessaire de préciser quelque chose. Que faut-il entendre exactement par « interférence dans la réalisation de l’objectif » ? J’avais déjà commencé à poser la question dans mon article précédent, mais je n’y avais pas vraiment répondu, et si la réponse peut paraître intuitive à première vue, elle est plus complexe qu’il n’y paraît. En effet, « interférence dans la réalisation de l’objectif » ne doit pas être confondu avec « interférence avec l’objectif », car ce sont deux choses très différentes.

Et pour bien comprendre cela, il faut en réalité comprendre comment un conflit émotionnel se manifeste concrètement.

 

Tout d’abord, je l’ai dit, le conflit émotionnel est la distance qui sépare nos espoirs de succès dans la réalisation d’un objectif des probabilités que nous avons d’échouer dans celle-ci. Mais cette distance, cette séparation, n’a rien de tangible en elle-même, elle n’est évidemment même pas réelle ou mesurable de quelque manière que ce soit. Chaque fois que nous nous fixons un objectif, il n’existe pas soudain une portion de notre cerveau qui calcule précisément nos chances de succès et nos chances d’échouer selon une échelle absolue et quantifiable et qui fait la différence entre les deux.

Dans la réalité des faits, ce que nous faisons, c’est que nous anticipons les choses. Nous anticipons d’abord le plaisir – ou le soulagement pour être plus précis – que nous procurera le fait d’atteindre l’objectif. Par exemple, si nous avons faim et que nous désirons manger, nous anticipons le fait de manger un plat particulier et nous nous délectons par avance du goût qu’il aura et de la façon dont il calmera notre faim. Et c’est ainsi que nous « calculons » notre espoir de réussite. Plus ce soulagement, ce plaisir, nous paraîtra intense par anticipation, plus nos espoirs d’atteindre l’objectif seront grand.

Et ensuite, nous anticipons les probabilités que nous avons d’échouer à atteindre cet objectif. Pour cela, nous commençons par anticiper la série d’actions et d’efforts nécessaires à la réalisation de cet objectif. Dans l’exemple du plat que nous voulons manger, nous savons que nous allons devoir nous lever, marcher jusqu’à la cuisine, ouvrir le frigidaire, prendre les ingrédients, faire la préparation, commencer la cuisson, attendre que ça cuise, mettre la table et, enfin, manger. Évidemment, toutes ces actions sont parfaitement réalisables et les efforts à fournir ne sont pas particulièrement intenses – le pire étant peut-être d’attendre que le plat cuise. Plutôt que de creuser l’écart du conflit émotionnel créé par ce désir, cette perspective aura plutôt tendance à nous rassurer quant aux chances de succès de l’entreprise.

Mais nous ne faisons pas qu’anticiper cette série d’action en réalité, nous anticipons aussi tout ce qui pourrait mal se passer, tous les éléments qui pourraient faire en sorte que cette série d’action ne puisse être réalisée telle que nous l’avons anticipée. On anticipe ainsi qu’un ingrédient pourrait manquer, qu’on pourrait rater la préparation, oublier le plat sur le feu et le laisser brûler ou même, peut-être, qu’un fameux météore pourrait soudain raser notre cuisine. Et ces anticipations-là vont effectivement creuser l’écart, augmenter le conflit émotionnel et donc contribuer à créer des émotions plus intenses.

Cependant, nous anticipons aussi des solutions possibles à ces problèmes envisagés et nous estimons relativement les chances que ces phénomènes puissent effectivement se produire. Ainsi, nous anticipons qu’en cas d’ingrédient manquant ou de cuisine ratée, nous pourrons préparer autre chose sans trop nous inquiéter, et que les probabilités pour qu’un météore s’écrase pile sur votre cuisine sont à ce point excessivement faibles que vous pouvez tout aussi bien ignorer cette perspective. Et donc, en anticipant cela, l’écart est à nouveau réduit : les chances de succès de cette opération sont donc très fortes, nous pouvons aller à la cuisine sans trop nous inquiéter… peut-être même sans vraiment y penser d’ailleurs.

Et donc, ce qu’il faut retenir, c’est qu’à partir du moment où nous éprouvons un désir, une frustration, et que nous nous fixons un objectif pour soulager cette envie, nous anticipons presque immédiatement le plaisir que nous procurera la réalisation de cet objectif et l’intensité de celui-ci, nous anticipons les actions et efforts à fournir pour en arriver-là et nous évaluons ainsi le « coût », puis nous anticipons tout ce qui pourrait mal se passer et nous prévoyons des solutions en prévision de ces éventuels contretemps, et la probabilité de ces contretemps.

Et c’est donc en fonction de notre anticipation de ces quatre éléments-là – le plaisir prévu, les actions et efforts à fournir, les problèmes qui pourraient survenir et les solutions que nous pouvons y apporter – que nous pouvons « évaluer » l’intensité d’un conflit et donc, par extension, l’intensité des émotions qui en découleront. Et nous anticipons tous ces éléments presque immédiatement, dès l’instant où nous nous fixons l’objectif, et nous continuons même à les anticiper et à « mettre à jour » cette anticipation en fonction des éléments nouveaux que nous rencontrons sur notre route ou auxquels nous pensons au fur et à mesure de la réalisation de l’objectif.

Et donc, ce qu’il faut précisément entendre par « réalisation de l’objectif » c’est l’exécution, la mise en application des actions et efforts que nous avons anticipés et éventuellement des solutions aux problèmes envisagés. Les interférences avec l’objectif, ce sont justement toutes ces choses que nous avons anticipées : le plaisir envisagé, les efforts à fournir, les problèmes envisagés et les solutions qu’on peut y apporter, elles sont donc inclues dans la réalisation de l’objectif.

 

Ce qu’il faut alors bien comprendre, c’est que la réalisation de l’objectif, en elle-même, ne provoque pas la moindre émotion, précisément parce qu’elle a été anticipée.

Bien entendu, la résolution du conflit émotionnelle provoquera toujours, en elle-même, quelle que soit l’issue, une émotion plus ou moins forte, une réponse proportionnelle à l’envie initiale de réaliser l’objectif, à la frustration et au désir qui l’ont créé. Un objectif abandonné provoquera une émotion négative et un objectif atteint provoquera une émotion positive, tout naturellement.

Mais la réalisation en elle-même, c’est-à-dire l’application de la suite d’actions, d’efforts et de solutions aux problèmes envisagés, elle, ne provoquera aucune émotion. De fait, puisque nous l’avons anticipée, puisque nous avons prévu ces plaisirs et désagréments potentiels, ceux-ci vont de pair avec l’objectif et le fait de l’atteindre. Certes physiquement parlant, ces actions et ces revers vont nous rapprocher ou nous éloigner de notre objectif. Mais, puisque nous les avons anticipés, psychologiquement, nous sommes déjà passé outre tout cela. Or, nos émotions appartiennent au domaine psychologique.

Pour illustrer cela, je vais prendre un exemple concret.

 

Imaginons qu’un personnage, Marie, veut entrer dans une école de cinéma pour réaliser son rêve : devenir chef opératrice. Elle doit donc préparer le concours d’entrée qui aura lieu dans un mois et anticipe donc ce qu’elle devra faire pour le réussir : réviser ses classiques, lire trois livres spécifiquement destinés à la préparation de ce type de concours, faire une cinquantaine d’heures d’exercices pour tester ses connaissances et s’entraîner à l’examen ; le jour de l’examen, puisqu’il y a un entretien et une épreuve écrite, elle devra bien s’habiller, prendre les transports en commun pour y aller, prendre de quoi écrire et de quoi réviser entre les deux épreuves ; ensuite il s’agira d’attendre patiemment la réponse, de croiser les doigts, de se distraire en allant en vacances avec ses amies.

Elle anticipe aussi, évidemment, tout ce qui pourrait mal tourner. Elle pourrait arriver en retard à l’examen, elle pourrait oublier ses affaires, elle pourrait tomber sur un sujet qu’elle ne connaît pas ou paniquer complètement pendant l’entretien. Du coup, elle envisage aussi des solutions, elle arrivera en avance pour pallier les problèmes de transport en commun, elle prévoit aussi d’emprunter un stylo aux autres candidats en cas de besoin, elle s’imagine un petit mantra pour éviter de paniquer à l’oral et elle élargit au maximum ses révisions pour éviter de tomber un sujet qu’elle ne connaît pas.

Résultat, pendant le mois qui suit, elle travaille en suivant son programme, s’entraîne à l’oral et à l’écrit, révise aussi large que possible et fait des exercices pour tester ses connaissances. Le jour de l’examen, elle prend les transports en commun et arrive près d’une heure en avance. Elle tombe sur un sujet qu’elle connaît effectivement, ni celui qu’elle aurait préféré, ni le pire de tous. Et à l’oral, alors qu’elle commence avec un petit trac bien commun, elle se calme avec son mantra et se montre finalement aussi à l’aise que lors des exercices qu’elle a préparés.

Elle repart donc satisfaite de l’examen et part avec ses copines en excursion pour éviter de trop penser aux résultats à venir. Et là-bas, elle se détend et se défoule bien, ce qui lui permet de ne pas voir les jour passer, jusqu’à ce que la réponse arrive enfin.

 

A priori, si vous êtes normalement constitué, vous n’avez pas ressenti la moindre émotion en lisant cette petite histoire. Il y a bien un conflit émotionnel, un objectif pour pouvoir s’identifier au personnage, une progression, une suite d’événements, certains se passent bien et d’autres se passent même moins bien, comme l’examen oral par exemple, et pourtant, les émotions ne sont pas au rendez-vous. Et pour cause, ce que j’ai décrit ici, c’est simplement la réalisation de l’objectif.

Tous les problèmes éventuels et les efforts à fournir ont été anticipé dès le départ, tant par Marie que par le public qui s’identifie à elle, en partie parce que j’ai pris soin de décrire cette anticipation avec une grande précision. Le résultat, psychologiquement, est que tous ces éléments, qu’il s’agisse d’avancées vers l’objectif ou de problèmes, ont déjà été enregistré par votre cerveau : celui-ci n’a alors pas l’impression de s’approcher ou de s’éloigner du but. Et donc, il n’y a pas la moindre émotion.

Mais maintenant, reprenons cette histoire et changeons-là quelque peu.

 

Exactement comme elle l’avait anticipé, pendant un mois, Marie révise, fait ses exercices, lit des livres, s’entraîne à l’oral. Le jour de l’examen, pas de problème de transport, elle arrive donc en avance d’une heure et en profite pour réviser encore un peu.

Le matin, elle passe l’épreuve écrite. Le sujet tombe : elle n’a jamais entendu parler du film dont elle doit faire le commentaire, horreur ! Comment est-ce possible ? Elle commence à paniquer, se demande ce qu’elle va bien pouvoir raconter, cherche dans ses souvenirs de vagues mentions de celui-ci, mais rien ne vient, c’est le blanc total.

C’est à ce moment-là que son voisin de table lui fait discrètement signe. Il lui fait alors glisser une feuille de brouillon sur laquelle il a griffonné quelques informations utiles. Elle découvre le tout avec un grand soulagement, le remercie discrètement, il lui fait un clin d’œil et replonge dans sa copie. Elle se lance dans la rédaction du devoir.

Le midi, du coup, elle va le voir et le remercie encore une fois de lui avoir sauvé la mise, il lui dit que c’était bien normal et ils se retrouvent à manger ensemble en parlant cinéma à bâtons rompus. Jusqu’à ce qu’elle se rende compte que c’est l’heure de son examen oral et qu’elle doit y aller. Elle lui propose de se retrouver à la sortie de celui-ci et file avant qu’il ait pu répondre.

Arrivée à la dernière seconde à l’examen oral, elle est un peu paniquée et essoufflée et tout à fait déconcentrée et bute sur les premières questions de l’examinateur. Mais elle se rappelle alors son mantra et parvient à se calmer un peu et à retrouver confiance en elle. Elle réutilise même quelques tournures de phrases qui lui sont venues pendant sa discussion du déjeuner et l’examinateur semble lui-même perdre un peu son côté sérieux et rit avec elle. Elle sort de là pleine d’énergie et satisfaite de sa performance.

Elle a hâte de raconter ça à son camarade et se met alors à le chercher. Malheureusement, elle ne le trouve nulle part. Elle demande aux autres candidats s’ils l’ont vu et effectivement, quelqu’un lui dit qu’il l’a vu repartir. Marie ne comprend pas bien sa réaction, déçue, elle rentre chez elle.

Le lendemain, comme prévu, elle retrouve ses copines pour partir en vacances et leur raconte l’aventure. Pendant tout le voyage, elles s’amusent à imaginer les raisons qui ont poussé ce mec à disparaître sans l’attendre : c’est peut-être un agent secret, ou un fantôme, ou un ange gardien !

Elles arrivent enfin à destination, après plusieurs heures de voyage, dans la maison de l’oncle et de la tante de l’une des amies de Marie. Ceux-ci ne sont pas là pour les accueillir, mais un voisin rend service en leur apportant les clés.

Je vous laisse deviner qui est le voisin.

 

Globalement, je viens de raconter quasiment la même histoire, la même réalisation du même objectif. Et pourtant, immédiatement, il se passe quelque chose, immédiatement, des émotions commencent à naître, tant chez Marie que chez le public qui s’identifie à elle.

Pourquoi ? Parce que j’ai rajouté des interférences, non pas avec l’objectif, mais avec la réalisation de celui-ci. En d’autres termes, j’ai introduit des éléments que ni vous, ni Marie n’avaient anticipés et qui viennent rapprocher ou éloigner Marie de son but, voire même, vont générer un nouvel objectif et donc de nouvelles émotions potentielles.

Pour dire les choses plus simplement, la conclusion qu’il faut en tirer, c’est que les émotions sont créées par tout ce que nous n’anticipons pas dans la réalisation d’un objectif.

Le fait de tomber sur un sujet que Marie ne connaissait pas était anticipé dès le départ, mais l’anticipation de la solution n’a pas été bonne : résultat, cet événement est inattendu commence à provoquer des émotions négatives. Mais l’aide d’un autre candidat, encore plus inattendue, provoque des émotions positives, et ainsi de suite. Pour reprendre l’exemple du plat que vous désiriez manger, s’il s’avérait par exemple, que le plat était encore meilleur que vous ne l’aviez anticipé, que le souvenir que vous en aviez n’était pas à la hauteur du délice qui s’offre à vous, alors oui, vous ressentiriez des émotions positives en conséquence de cette excellente surprise.

Et donc oui, ce qu’il faut retenir, c’est que l’émotion vient toujours de l’inattendu dans la réalisation de l’objectif, c’est cela que j’appelle « interférence dans la réalisation de l’objectif », c’est tout ce qui n’était pas prévu et qui nous force à réévaluer sans cesse nos espoir de succès et les probabilités que nous avons d’échouer. Bref, tout ce qui modifie la nature et l’intensité du conflit émotionnel dans lequel nous nous trouvons, tout comme l’apparition et la disparition du conflit émotionnel provoquent des émotions.

Ce sont ces perturbations-là que vous devez créer, dans l’expérience directe du personnage auquel on s’identifie, ou dans l’expérience directe du public, pour créer des émotions chez votre public. Et dans mon prochain article, nous verrons comment transformer cette réalité en outils pour construire des récits touchants et captivants.

 

Retenez donc pour l’instant ceci.

Lorsque nous nous fixons un objectif, nous commençons immédiatement par anticiper plusieurs choses : le plaisir que nous aurons à atteindre notre but, la série d’actions et d’efforts nécessaires pour atteindre l’objectif (le coût), les problèmes les plus probables et comment les éliminer s’ils surviennent. L’application de toutes ces choses que nous avons anticipées consiste à réaliser l’objectif en question et ne provoque aucune émotion puisque, psychologiquement parlant, cela ne change rien.

Ce sont tous les événements que nous n’avons pas anticipés, la naissance et la disparition des conflits émotionnels qui provoquent les émotions.

Pour dire les choses autrement : ce n’est pas le conflit émotionnel qui provoque l’émotion, ce sont tous les éléments qui viennent perturber le cours anticipé du conflit émotionnel qui en provoquent.

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2 réflexions sur “Comment le conflit émotionnel se manifeste-t-il concrètement ?

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