Comment provoquer une émotion ?

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PREMIÈRE PARTIE : LES BASES DE LA DRAMATISATION

CHAPITRE II : LE CONFLIT ÉMOTIONNEL (premier article)

stargate opening

Au tout début du chapitre précédent, j’ai commencé par poser une question essentielle à tout auteur : d’où viennent les émotions ?

Et pour y répondre, j’ai donc posé une autre question : comment les êtres humains, votre public, ressentent-ils des émotions ? J’ai alors expliqué que ces derniers ne ressentaient des émotions que par deux biais : soit par expérience directe, soit par empathie pour quelqu’un d’autre, c’est-à-dire en s’imaginant vivre l’expérience directe de l’autre. C’est d’ailleurs cette capacité qui permet au principe d’identification d’exister et qui fait de celui-ci le principal et premier outil des auteurs : il s’agit de créer un lien d’empathie entre le public et le protagoniste, afin que le public puisse ressentir des émotions à travers ce dernier. Tout le reste du chapitre a alors été consacré au fonctionnement de ce principe, comment le construire, quelles sont les règles à connaître et à respecter, et comment le transcender ou l’utiliser pour emmener votre public vers des émotions qu’il n’a encore jamais ressenties.

Mais peu importe, au final, que vous écriviez une histoire basée sur le principe d’identification ou non, la vérité est que, en répondant à cette question-là, je n’ai pas vraiment répondu à la question initiale et primordiale que doit se poser tout auteur : d’où viennent les émotions ?

En effet, jusqu’à présent, dans tout le chapitre qui a précédé, j’ai surtout parlé du moyen, du médium, du prisme à travers lequel le public va pouvoir recevoir des émotions : soit au moyen d’un personnage, soit au moyen de ses propres émotions. Pour autant, si j’ai expliqué en détail comment s’assurer que le public reçoive lesdites émotions à travers deux prismes, je n’ai en rien expliqué comment provoquer lesdites émotions ! Il est bien sûr évident que les émotions viennent de l’expérience directe, du public ou du personnage auquel il s’identifie, mais je n’ai pas parlé de ce qui, dans l’expérience directe, crée, de fait, une émotion en tant que telle.

Et donc la question demeure : qu’est-ce qui, dans l’expérience directe, provoque des émotions ?

 

Dans le chapitre précédent, en parlant de la façon dont on pouvait construire l’identification à un personnage, j’ai expliqué que l’on ne pouvait jamais s’identifier qu’à des personnages (quelle que soit leur nature) qui ont un fonctionnement émotionnel similaire au nôtre. Et, à cette occasion, j’ai donc rappelé que nous autres êtres humains sommes des êtres de projets, que sans cesse, nous nous projetons vers l’avenir, que nous nous fixons des objectifs à accomplir et que c’est précisément par rapport à ces objectifs que nous ressentons des émotions. En effet, tout ce qui nous rapproche des objectifs que nous nous sommes fixés va provoquer en nous des émotions positives, et tout ce qui nous en éloigne va provoquer en nous des émotions négatives.

Par exemple, si vous avez faim, vous vous projetez immédiatement vers l’avenir et vous vous imaginez en train de déguster un plat délicieux. Vous vous fixez donc l’objectif d’aller manger ce plat et vous agissez en conséquence pour atteindre cet objectif : vous vous dirigez donc vers la cuisine afin de commencer la préparation. Si, par malheur, en ouvrant le frigidaire, vous vous rendez compte qu’il vous manque un ingrédient clé de la recette, vous allez immédiatement éprouver une émotion négative. Mais si, en allant toquer chez votre voisin de palier, celui-ci vous annonce qu’il peut effectivement vous dépanner de cet ingrédient, alors vous allez immédiatement ressentir une émotion positive. Rater en partie la préparation contribuera à vous éloigner de l’objectif et va donc là encore provoquer des émotions négatives, mais déguster le plat vous permettra d’atteindre l’objectif et donc de ressentir une émotion positive, a priori une certaine satisfaction, à moins que le plat ne s’avère pas à la hauteur de vos espérances, ce qui vous décevra énormément. Et ainsi de suite.

On peut imaginer tout un tas d’événements qui, ainsi, vont interférer en bien ou en mal avec la réalisation de cet objectif et ainsi provoquer des émotions chez vous, positives ou négatives. Et ce, quel que soit l’objectif que vous vous êtes fixé et uniquement tant que vous avez décidé d’atteindre cet objectif.

En effet, imaginons qu’en ouvrant votre frigidaire, plutôt que de vous rendre compte que vous n’avez pas les ingrédients nécessaires à la préparation du plat sur lequel vous vous étiez arrêté, vous découvrez en réalité les restes d’un autre plat, préparé quelques jours plus tôt et qui vous fait davantage envie. A cet instant votre premier objectif disparaît, aussitôt remplacé par un autre et vous devenez alors indifférent à tous les événements qui pourraient interférer avec la réalisation du premier objectif. Qu’il vous manque un ingrédient pour le réaliser ne vous importunera pas, que votre voisin débarque pour vous dépanner de l’ingrédient ne vous fera ni chaud ni froid et déguster le premier plat ne vous satisfera pas dans votre désir de déguster les restes du second plat.

En d’autres termes, ce n’est que parce que vous avez envie d’atteindre un objectif que vous pouvez ressentir des émotions lorsque certains événements viennent interférer avec sa réalisation.

Prenons un autre exemple, peut-être un peu plus fort encore. Imaginez que vous vouliez devenir astronaute, que c’est votre rêve depuis tout petit et que vous apprenez soudain que SpaceX veut recruter de nouveaux astronautes et que la compagnie lance donc, à cette occasion, un programme de formation spécial pour une dizaine de personnes, mais auquel absolument tout le monde est invité à candidater. C’est l’occasion rêvée pour vous d’accomplir votre rêve.

Evidemment, vous soumettez votre candidature et vous vous préparez d’arrache-pied pour le concours. Immédiatement tous les événements qui viendront se mettre en travers de votre route : petits accidents physiques lors de l’entrainement, maladie, problème d’accès à certains livres, certaines informations essentielles ; provoqueront chez vous toutes sortes d’émotions négatives. Et à l’inverse, tous les événements qui vous rapprocheront de votre but : présélection de votre dossier, aide soudaine d’un ancien astronaute qui vous a pris en affection, soutien familial dans les moments difficile etc ; provoquera chez vous des émotions positives en tout genre.

Mais imaginons alors que, arrivé dans les dernières étapes du concours, vous vous rendiez compte, en rencontrant les autres candidats, que certains sont infiniment meilleurs que vous et se préparent depuis bien plus longtemps. Qu’il est presque chanceux que vous soyez arrivé jusque-là. Vous passez alors les épreuves finales pour intégrer la formation, mais sous l’effet du stress, vous manquez le coche lors de certains exercices. Evidemment, vous allez terriblement vous en vouloir, mais vous ne pouvez plus rien y changer.

Plusieurs semaines d’attente vous font enrager lorsque soudain, contre toute attente, l’ancien astronaute qui vous avait aidé revient vers vous accompagné d’un recruteur de la NASA. Il a en effet parlé de votre détermination et de votre force de travail à ce dernier et celui-ci a voulu vous rencontrer. Il vous fait passer quelques tests sans le stress du concours et vous annonce finalement que la NASA a un poste d’astronaute à pourvoir, qu’il faudra poursuivre la formation, mais que vous êtes recruté par la plus grande agence spatiale du monde si l’idée vous plait.

Evidemment, vous acceptez immédiatement et vous commencez à préparer vos valises.

Et c’est là que vous recevez enfin une lettre de SpaceX vous annonçant que l’un des autres candidats du concours s’étant désisté, ils vous offrent une place dans leur programme de formation, parce que vous étiez arrivé en onzième position. Etonnamment, cette réponse positive pour laquelle vous vous êtes tant battu, pour laquelle vous avez tant souffert, que vous avez tant espéré… ne vous fait plus grand-chose. En effet, votre objectif s’est évaporé à l’instant où vous avez été recruté par la NASA. Les interférences avec ce premier objectif ne provoquent plus en vous la moindre émotion, positive ou négative : au mieux cette lettre gonflera un peu votre égo, mais sans plus.

Ce qui, dans votre expérience directe, provoque des émotions, ce sont tous les événements qui interfèrent avec la réalisation des objectifs que vous cherchez à atteindre en ce moment-même.

Et donc, en tant qu’auteur, il s’agit, dans un premier temps, de fixer un objectif « en cours de réalisation » au personnage auquel le public est censé s’identifier, ou directement au public si vous ne souhaitez pas utiliser le principe d’identification. Ensuite, tant que l’objectif sera « en cours de réalisation », vous n’aurez qu’à créer des interférences, positives ou négatives, avec la réalisation de cet objectif pour provoquer des émotions.

C’est la nature des interférences qui provoquera alors des émotions différentes. Par exemple, une injustice provoquera de la colère, une perte de la tristesse, une urgence créera du stress, un coup de chance créera de la joie, l’exécution d’un plan de l’excitation etc, etc.

Mais quoi qu’il arrive, n’oubliez pas qu’un événement ne provoque des émotions qu’en fonction de l’objectif avec la réalisation duquel il interfère. Le même événement pourra provoquer des émotions très différentes selon les objectifs que se sont fixées les personnes concernées, voire ne créer aucune émotion.

Par exemple, dans un concours, qu’un autre candidat que vous soit choisi vous fera ressentir une émotion négative, mais fera ressentir une émotion positive à cet autre candidat, et ne fera rien ressentir du tout au reste du monde.

 

Donc oui, les émotions ne peuvent exister qu’à partir du moment où l’on cherche à atteindre un objectif, à partir du moment où cet objectif disparaît, les émotions qui pouvaient y être liées disparaissent aussi et des événements qui auraient pu nous bouleverser autrefois nous laisseront froids et indifférents. Mais pour savoir très précisément ce qui provoque des émotions dans notre expérience directe, la véritable question est : que faut-il entendre exactement par « interférence avec la réalisation de l’objectif » ?

En effet, si cette dénomination peut paraître logique et intuitive à certains d’entre vous, notamment après les exemples que je viens de donner, la réalité est beaucoup plus complexe que cela. Il peut, en effet, exister toutes sortes d’interférences, d’événements qui viennent entraver ou non la réalisation d’un objectif et qui, pourtant ne provoqueront pas la moindre émotion chez nous et encore moins chez le public.

Par exemple, il vous est sûrement déjà arrivé de consommer une histoire, d’avoir envie de connaître la fin et donc de savoir si les personnages atteignent leur objectif, mais de vous ennuyer profondément devant la suite d’événements proposés pour parvenir à cet objectif. La plupart des théoriciens et professeurs que vous avez pu entendre vous l’on d’ailleurs sûrement dit, les histoires où tout se passe bien sont d’un ennui mortel, il faut que les personnages rencontrent des difficultés, des problèmes, souffrent, sans quoi, cela n’a pas d’intérêt pour le public.

Et c’est loin d’être idiot quand on y pense. Quand j’ai expliqué le fonctionnement émotionnel de l’être humain, j’ai aussi expliqué comment naissaient les objectifs. Et tout part toujours d’une frustration. Un événement crée chez nous une frustration et de cette frustration nait un désir qui nous pousse à agir pour satisfaire ce désir et effacer cette frustration. A la base donc, c’est bien un sentiment négatif, une frustration, qui crée l’espace nécessaire à la naissance des autres émotions, qu’il s’agisse du plaisir ou de frustrations plus grandes encore.

Et c’est donc pour cette raison que l’immense majorité des théoriciens que vous pourrez lire et des professeurs que vous pourrez entendre vous diront qu’à l’origine de toute émotion, il y a le « conflit ». C’est-à-dire des événements malheureux qui viennent se mettre en travers de la réalisation de l’objectif. Et que les émotions positives ne naissent que par la résolution de certains conflits, par le fait que les obstacles qui se dressaient sur la route du personnage s’évaporent et disparaissent, mais qu’il faut justement que ces obstacles aient été forts et source de souffrance pour le personnage pour que celui-ci puisse réellement être soulagé.

Et ainsi, la plupart des théoriciens vont vous conseiller, pour créer de l’émotion d’adopter une logique systématique d’objectif-obstacle qui doit durer jusqu’à la fin de l’histoire. Certains vont même jusqu’à dire que l’histoire n’existe que tant qu’il y a du conflit, qu’un récit se termine au moment où tous les conflits initiés dans l’intrigue sont résolus.

Et je ne vais pas les contredire : sans conflit dans un récit, pas d’émotion, c’est un fait. Et pour de multiples raisons que nous aborderont dans de futurs chapitres, la fin des conflits, leur résolution, ferme effectivement le récit pour le public. Il n’empêche que, si je suis d’accord avec l’idée que le conflit est essentiel à tout bon récit, je regrette que si peu de théoriciens s’attachent réellement à décrire ce qu’est le conflit exactement. La plupart se contentent malheureusement de marteler « ajoutez du conflit ! ajoutez du conflit ! », sans jamais expliquer de quoi ils parlent… et m’est avis que, bien souvent, ils ne savent effectivement pas vraiment de quoi ils parlent.

Dans les maigres descriptions que je viens d’en faire, le conflit est selon eux, soit l’obstacle en lui-même, soit la situation qui découle de la présence de cet obstacle et qui peut donc être résolue par la disparition de l’obstacle. Souvent, on va considérer que le conflit est l’un et l’autre à la fois et cette confusion amènera généralement les auteurs à ne pas réellement savoir ce qu’est le conflit et comment utiliser cet outil essentiel.

C’est ainsi que l’on va se retrouver avec des scènes où les personnages finissent par se disputer sans la moindre raison car cela ajoute du dynamisme, ou à multiplier les obstacles à tel point qu’on a plus le temps de se concentrer sur les émotions et que l’on finit par donner une sensation de trop plein au public. Et beaucoup d’autres défauts de ce genre finissent souvent par apparaître.

La définition la plus claire que j’ai trouvée du conflit est celle d’Yves Lavandier, qui explique que le conflit est en réalité toute situation ou événement qui crée une frustration chez le personnage auquel on s’identifie. Et il est vrai que cette définition a le mérite d’être clair, car elle permet effectivement de donner un véritable conseil aux auteurs : le conflit est ce qui crée de la frustration. Mais là encore, je dois m’opposer à cette vision des choses.

En effet, je trouve que cette définition du conflit par la négative ne permet pas de comprendre le véritable mécanisme qui se met en place en nous et qui nous permet ensuite de ressentir des émotions. On a trop tendance à voir le conflit comme quelque chose d’essentiellement négatif, comme la frustration, l’obstacle, l’empêchement, la difficulté, la souffrance, sans voir que, par essence, un conflit est une opposition entre deux forces contraires et donc que pour chaque opposition négative à la réalisation de l’objectif, se doit d’exister des raisons d’espérer le succès de l’entreprise, sans quoi, le conflit lui-même n’existerait pas.

Chaque fois qu’on me dit qu’il faut créer des difficultés, des souffrances pour le personnages pour impliquer émotionnellement le spectateur, je repense à deux films : Stargate et A nous quatre. Dans ces deux films, on trouve de longs passages forts en émotions au sein desquels il n’existe pourtant pas la moindre difficulté, la moindre souffrance pour les personnages : au contraire, tout se passe merveilleusement bien pour les personnages à ces moments-là. Je parle bien entendu de toute la première partie de Stargate, jusqu’à ce qu’ils arrivent sur la planète et même jusqu’à l’arrivée de l’antagoniste, la partie que les spectateurs ont d’ailleurs tendance à préférer. Dans A nous quatre, il s’agit de tout ce passage où chacune des jumelles découvre la vie de l’autre. Dans les deux cas, les émotions provoquées sont très positives et sont créées sans la moindre opposition négative.

Et pourtant, il serait terriblement faux de croire que ces deux passages ne présentent pas le moindre conflit, bien au contraire.

 

Tout d’abord, pour bien comprendre ce qu’est le conflit, il faut bien comprendre de quel conflit on parle. Le conflit qui permet de générer en nous des émotions, n’est pas une opposition entre deux forces armées, entre deux équipes de foot ou même entre deux personnages. De la même manière, ce n’est pas l’opposition physique qui peut exister entre certaines particules ou la lutte que mènent toutes les espèces vivantes pour leur survie. Non, on parle bien ici du conflit émotionnel et du conflit émotionnel uniquement.

Je l’ai dit, le conflit émotionnel se construit autour d’un objectif. Cet objectif nait d’un événement qui va provoquer en nous une frustration, oui, c’est vrai. Mais pas seulement. En réalité, l’événement en question provoquera toujours deux choses : une frustration et un désir. Et ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’un n’existera jamais sans l’autre, ce sont deux choses complémentaires, voire-même, c’est en réalité une seule et même chose. Une frustration, c’est un désir inassouvi. Un désir, c’est une frustration non soulagée. Et c’est bien parce qu’il y a à la fois la frustration et le désir, une volonté d’obtenir quelque chose et un empêchement, que le conflit émotionnel existe.

Le mécanisme est le suivant. Un événement, un phénomène, quel qu’il soit, provoque en nous un désir, une frustration, qui nous pousse donc à vouloir quelque chose : c’est-à-dire à nous fixer un objectif pour nous séparer de ce désir, de cette frustration. Nous avons donc envie de réaliser cet objectif et le fait de ne pas l’avoir encore fait nous gêne. De cette envie de réaliser l’objectif nait donc un espoir de succès. Et dans le même temps, le fait que nous n’ayons pas encore atteint cet objectif et qu’il va falloir agir pour que l’objectif soit réalisé, va induire en nous une possibilité d’échec. Et c’est à ce moment-là que nait le conflit émotionnel : nous nous projetons dans l’avenir et nous imaginons le bien que nous fera le fait d’atteindre l’objectif et par conséquent tout ce que nous perdrons si nous ne l’atteignons pas. Et c’est justement cette opposition-là qui est l’essence du conflit émotionnel et qui permet donc aux émotions d’exister.

Pour être le plus précis possible, le conflit émotionnel, c’est la distance qui sépare l’espoir que l’on a d’atteindre un objectif et les chances que l’on a d’échouer à l’atteindre. Et évidemment, plus cette distance est grande, plus le conflit est intense et donc plus les émotions seront fortes.

Pour créer des émotions fortes dans un récit, il s’agit donc avant tout de creuser au maximum cet écart, jusqu’à la limite du possible. Et pour ça, il n’existe fondamentalement que deux solutions. Dans un premier temps, on peut augmenter les chances d’échouer à atteindre l’objectif, on peut créer de plus en plus de difficultés, on peut faire échouer des tentatives du personnage, on peut le faire souffrir dans la réalisation de l’objectif, augmenter au maximum sa frustration. Tant que cela n’efface pas pour autant l’espoir de réussir, l’écart sera creusé et les émotions, positives ou négatives, seront plus grandes. Dans un second temps, on peut aussi augmenter l’espoir d’atteindre l’objectif pour le personnage, en créant de multiples petites victoires qui rapprochent le personnage de son but, en lui donnant des alliés, en lui donnant des éléments de réponses etc. Tant qu’il y aura toujours une chance d’échouer, le conflit émotionnel sera toujours présent et l’écart pourra être creusé.

C’est d’ailleurs précisément ce que font les films Stargate et A nous quatre dans les passages que je citais plus tôt. Dans Stargate, les personnages cherchent à percer un mystère, c’est leur objectif. Au début, le mystère semble insondable tant il est ancien et étrange. Mais petit à petit, Daniel Jackson résout l’énigme, commence à faire tomber des barrières et à mesure qu’ils s’approchent du but, l’excitation grandit : la solution au mystère semble de plus en plus accessible et pourtant, aucune réelle réponse n’est donnée et, dans le fond, l’inconnu reste entier : le conflit est donc toujours présent, c’est juste notre espoir de trouver la solution qui grandit à mesure que les scènes avancent.

De la même manière, dans A nous quatre, lorsque les deux jumelles arrivent chacune dans la famille de l’autre et découvrent leur environnement, elles ont toutes les deux été frustrées de ne pas avoir connues une partie de leur famille et il y a un danger permanent : celui d’être découvert à chaque instant. Leur objectif est évidemment de pouvoir profiter de leurs nouvelles familles, de ne pas être découvertes. Mais plutôt que de rajouter des obstacles, des moments de doutes où le secret risque d’être éventé, ou des moments où les retrouvailles ne sont pas aussi bonnes que prévues, chaque scène nous montre comment chacune des filles trouve précisément tout ce qu’elle espérait trouver dans la vie de l’autre, et peut-être même davantage, ce qui ne cesse d’augmenter l’espoir d’un succès total, sans ajouter davantage de difficultés. Parce qu’il existe toujours la frustration première de ne pas avoir connu cette partie de la famille et parce qu’il existe toujours le danger que le secret soit éventé, le conflit émotionnel est toujours présent et nous permet effectivement de continuer à ressentir des émotions, quand bien même n’arrive-t-il que des choses positives aux deux filles.

Mais bien entendu, dans les deux cas, on remarquera que, même si aucune difficulté supplémentaire n’est rajoutée, ces deux passages partent d’une frustration et d’une possibilité d’échec très forte. Il n’y a donc pas « absence de conflit » non plus. Ce que je veux que vous compreniez pour l’instant, c’est que, pour ajouter du conflit, vous n’êtes pas toujours obligé de partir d’une situation positive et de rajouter des difficultés, vous pouvez tout aussi bien partir d’une situation négative et rajouter de l’espoir.

Et bien entendu, le plus efficace pour creuser cet écart sera toujours de faire les deux à la fois : d’augmenter les possibilités d’échec tout en créant de plus en plus d’espoir de succès.

 

A partir de là, ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’il n’existe que deux moyens de faire cesser un conflit émotionnel et donc que deux manières de « résoudre » un conflit émotionnel.

Le premier et le plus évident, c’est évidemment de faire disparaître la possibilité d’échec. Cela arrive naturellement si l’objectif est effectivement atteint : dans ce cas, il n’y a plus de raison de s’inquiéter de ne pas l’atteindre, puisqu’il a déjà été atteint. Mais cela peut aussi exister si l’on supprime la source de l’inquiétude, c’est-à-dire l’élément qui faisait que l’on pouvait croire qu’il était possible que le personnage échoue. Par exemple, si le personnage passe un concours, mais que finalement, tous les autres candidats se désistent avant le concours, passer l’épreuve n’est plus qu’une formalité et même si l’objectif n’est pas encore atteint en soi, c’est tout comme.

Le second moyen, c’est de faire disparaître tout espoir de succès de l’entreprise, à tel point que le personnage lui-même abandonne son objectif. Et cela peut arriver de deux manières différentes : soit les obstacles deviennent si grands que le personnage abandonne son objectif, ne croit plus en un quelconque espoir de réussite, se résigne ; soit un autre objectif prend le pas sur le premier. Et c’est pour cela qu’il est toujours important de faire attention à la hiérarchie des objectifs fondamentaux entre eux : certains objectifs ne valent pas les sacrifices demandés pour les atteindre et le public s’attendra donc à ce que le personnage abandonne pour se concentrer sur des objectifs plus importants. Mais aussi et surtout parce que si l’objectif est supplanté par un autre, il est nécessaire que cet objectif soit effectivement plus fort, que l’on comprenne pourquoi il supplante l’autre.

Et donc, le conflit émotionnel est bien une situation en attente de résolution.

 

Mais attention, le conflit émotionnel n’est pas ce qui provoque en soi des émotions. Le conflit émotionnel, c’est simplement un espace au sein duquel les émotions vont pouvoir être provoquées. Ce sont les interférences au sein de cet espace, qui vont provoquer des émotions. Et ces interférences seront précisément le sujet de mon prochain article.

 

Alors voilà, pour l’instant, retenez que les émotions, chez l’être humain, n’existent que par rapport à un objectif, qu’elles sont provoquées par les interférences avec la réalisation de cet objectif et qu’il faut donc que le personnage ou le public cherche à atteindre cet objectif pour que ces interférences fonctionnent et provoquent effectivement des émotions.

Et retenez aussi que, si les émotions sont possibles, c’est parce que le fait de vouloir atteindre un objectif créé en nous un conflit émotionnel, c’est-à-dire un espace entre notre espoir de réussir à atteindre cet objectif et les chances que nous avons d’échouer à l’atteindre, et que c’est cet espace précisément qui est propice à la naissance des émotions. Naturellement, plus l’écart sera grand, plus les émotions seront fortes. Et pour augmenter cet écart, vous pouvez soit augmenter les chances d’échouer, soit augmenter l’espoir de succès, soit augmenter les deux à la fois.

Et retenez enfin qu’un conflit émotionnel ne peut jamais se résoudre que de deux manières : soit l’objectif disparaît, est abandonné, soit les chances d’échouer disparaissent.

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