Comment assurer la cohérence émotionnelle ?

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PREMIERE PARTIE : LES BASES DE LA DRAMATISATION

CHAPITRE I : LE PRINCIPE D’IDENTIFICATION (Cinquième article)

cloverfield kiss

Dans mon article précédent, j’ai expliqué que l’une des règles les plus importantes à respecter, si vous voulez que l’on s’identifie à votre personnage sur le long terme, c’est la cohérence émotionnelle. Que c’est en respectant cette règle précise que vous vous assurerez que l’identification au personnage n’est jamais brisée et ainsi que votre public pourra continuer à ressentir des émotions à travers lui jusqu’à la fin de l’histoire.

Pour bien comprendre ce qu’est la cohérence émotionnelle, reprenons un peu les choses dans l’ordre. Dans l’hypothèse où vous écrivez une histoire qui repose, pour créer des émotions chez votre public, sur le principe d’identification à un personnage, cela veut dire que votre public ressentira des émotions en se mettant à la place de votre personnage, à travers celui-ci. Or, pour que votre public puisse le faire, pour que l’identification fonctionne, il faut que vous lui fixiez un objectif fondamental que votre public puisse comprendre, apprécier : c’est-à-dire un désir que votre public a déjà ressenti lui-même au moins une fois dans sa vie. A partir de là, il pourra effectivement comprendre le personnage, s’imaginer à sa place et ainsi ressentir ce que le personnage ressent ou devrait ressentir dans telle ou telle situation.

Dans cette hypothèse toujours, votre but en tant qu’auteur est donc que le public reste identifié à votre personnage tout au long de l’intrigue, et ce jusqu’au mot fin, afin qu’il puisse ressentir des émotions continuellement. En effet, comme je l’expliquais dans mon article sur le fonctionnement de l’identification, plus on s’identifie à un personnage sur le long terme, plus les émotions que l’on ressent à travers lui sont fortes. Or, si l’identification au personnage est brisée un seul instant, vous devrez la recréer à partir de zéro et vous perdrez tout le bénéfice produit par une identification prolongée. Et si elle est brisée continuellement, l’identification sera perdue, ne sera plus possible et, à moins que vous ayez basé votre récit sur l’expérience directe, votre histoire ne fera ressentir aucune émotion à votre public.

Et donc, puisque ce qui crée de l’identification c’est le fait que votre personnage ait un objectif fondamental que votre public comprend et connaît, et puisque vous souhaitez que cette identification soit maintenue sur le long terme, la solution est simple : vous assurer qu’à tout moment votre personnage poursuive un objectif fondamental que le public comprend, connaît, qui est logique ; qu’à aucun moment on ne se demande ce que le personnage cherche à accomplir ou pourquoi il cherche à l’accomplir.

Et bien, veiller à cela tout au long de votre intrigue, c’est veiller à respecter la cohérence émotionnelle. C’est-à-dire veiller à la cohérence des émotions et des désirs du personnage auquel le public est censé s’identifier, et qui est aussi la source des émotions du public.

 

A première vue, on pourrait penser que respecter cette règle est d’une simplicité incroyable : il suffit de s’assurer qu’à chaque instant, l’objectif fondamental du protagoniste soit compréhensible, appréciable par le public, et le tour est joué. Malheureusement, ce n’est pas du tout le cas et la question est beaucoup plus épineuse qu’on pourrait le croire.

En effet, assurer la cohérence émotionnelle du récit, ce n’est pas s’assurer que l’objectif fondamental soit toujours compris, c’est vraiment s’assurer qu’à aucun moment le public ne se demande ce que le protagoniste cherche à accomplir ou pourquoi il cherche à l’accomplir. Et cela veut dire qu’on ne doit pas seulement s’assurer que l’objectif fondamental soit appréhendé par le public, mais aussi et surtout que cet objectif fondamental soit cohérent avec tout ce qui a précédé dans le récit. Pour dire les choses autrement, il est nécessaire que l’objectif fondamental du personnage auquel on s’identifie à un instant T soit en réalité la conséquence logique – sur le plan émotionnel en priorité – de tout ce qui a précédé dans le récit.

Prenons un exemple simple pour illustrer un peu ce que je viens de dire. Imaginons un personnage poursuivi par un monstre qui cherche à le tuer. Son objectif fondamental au début de l’histoire est tout naturellement de survivre et cela va lui procurer tout un tas d’objectifs concrets qui vont nourrir l’identification. Mais imaginons que, dans sa course pour échapper au monstre, il croise une jeune femme et décide alors d’entreprendre un jeu de séduction. Immédiatement, il se pose un problème majeur et votre cerveau trouve théoriquement cette attitude parfaitement incohérente. A priori, vous n’arrivez plus à vous identifier au personnage.

Pourtant, vouloir séduire quelqu’un est un objectif fondamental parfaitement efficace en temps normal et n’importe qui est à même de le comprendre, de l’apprécier. Alors pourquoi ne parvient-on plus à s’identifier au personnage ? Tout simplement parce que ce qui précède dans l’histoire rend cet objectif parfaitement incohérent. En effet, a priori, le personnage est toujours poursuivi par le monstre, sa vie est toujours en danger. S’arrêter pour séduire une jeune femme ne fait pas sens dans cette situation, c’est même un geste parfaitement suicidaire. Or, le personnage ne l’est pas puisque son objectif fondamental de base est justement de sauver sa peau. Et du coup, vous vous demandez pourquoi il s’arrête pour séduire une jeune femme lorsqu’il devrait fuir un monstre. La règle est brisée, vous n’arrivez plus à vous identifier à lui.

Voici un parfait exemple d’incohérence émotionnelle qui brisera systématiquement l’identification du public au personnage. Pour corriger le problème, les solutions sont évidentes. On peut par exemple, inverser les objectifs fondamentaux dans le temps. Le personnage commencerait ainsi par tenter de séduire la jeune femme, mais il serait interrompu par l’arrivée d’un monstre et devrait donc essayer de survivre. Là, la suite est logique, cohérente sur le plan émotionnel, on peut s’identifier à lui. On peut aussi rajouter un événement qui justifie le changement d’objectif. Par exemple, si le personnage croit s’être enfin débarrassé du monstre d’une manière ou d’une autre, même si le public sait très bien que ce n’est pas vrai. On pourra tout à fait comprendre que le personnage se consacre à la séduction puisqu’il n’a aucun moyen de savoir qu’il est toujours en danger.

En somme, pour assurer la cohérence émotionnelle, choisir des objectifs fondamentaux que le public a déjà eu lui-même à un moment ou à un autre de sa vie ne suffit pas, il faut d’abord que ces objectifs fondamentaux s’inscrivent dans la continuité du récit, qu’ils soient logiques par rapport aux événements de celui-ci, qu’ils soient toujours justifiés dans cette continuité. Et bien entendu, il est absolument nécessaire que ces justifications soient claires et intelligibles pour le public, qu’elles ne lui soient jamais cachées, sans quoi, ce sera comme si elles n’existaient pas et les révéler plus tard dans le récit n’aura aucun intérêt : le mal sera déjà fait, l’identification aura déjà été brisée.

Imaginez qu’en fait, pour assurer la cohérence émotionnelle, vos objectifs fondamentaux et vos objectifs concrets doivent former comme les maillons d’une même chaîne, qu’ils doivent être liés entre eux, se suivre de manière logique et cohérente. Et si jamais vous avez le moindre doute à propos de la cohérence émotionnelle de votre histoire, un bon conseil pratique que je peux vous donner, est justement de rédiger cette chaîne, de la mettre en forme sur le papier et de vérifier si, effectivement, tous les maillons sont bien liés entre eux, si tous les objectifs du personnage sont bien justifiés dans votre récit.

Evidemment, cela ne concerne pas que les objectifs de votre personnage, qu’ils soient concrets ou fondamentaux, mais aussi les réactions émotionnelles de celui-ci par rapport à ces objectifs. Si l’un des événements du récit frustre le personnage dans la réalisation d’un objectif, quel qu’il soit, il est nécessaire que votre personnage ait une réaction appropriée à cette frustration. A l’inverse, si un événement facilite la réalisation d’un objectif, quel qu’il soit, votre personnage doit nécessairement en tirer une réaction positive (à moins que l’origine de cette facilitation soit douteuse, ce qui justifierait une forme d’appréhension de sa part, mais là encore, il devrait clairement hésiter entre profiter de l’opportunité et la refuser par prudence ou morale). A chaque instant T de votre récit, les réactions du personnage auquel on s’identifie doivent être cohérentes avec les objectifs qu’il cherche à atteindre, sans quoi, là encore, cela risque de briser l’identification.

En effet, face à une réaction absurde, contraire à ce qui semble être son objectif fondamental, on en viendra à questionner l’objectif fondamental en lui-même, ce qui va à l’encontre de la cohérence émotionnelle du récit.

Une fois de plus, n’hésitez pas, en cas de doute, à mettre en forme cette chaîne de réactions émotionnelles si cela peut vous aider à mieux assurer la cohérence de celles-ci.

 

Mais attention. Si à première vue il peut paraître assez simple de construire une chaîne d’objectifs et de réactions cohérentes, et donc d’assurer la cohérence émotionnelle de votre récit, il y a cependant une petite subtilité qui vous impose en réalité de suivre certaines règles, de faire attention à deux éléments en particulier qui peuvent tout gâcher si l’on n’y prête pas garde. Cette petite subtilité, c’est bien entendu que cette continuité d’objectifs doit être logique, cohérente. Ce qui entraine naturellement la question : logique et cohérente aux yeux de qui ?

Et bien évidemment, la réponse à cette question est que cette continuité doit être logique et cohérente aux yeux de votre public avant toute chose.

Encore une fois, l’identification est un phénomène qui permet à votre public de s’imaginer à la place de votre personnage, de se dire « moi, dans cette situation, qu’est-ce que je ferais, qu’est-ce que je ressentirais ? ». Et c’est donc toujours en fonction de sa propre perception du monde qu’il va pouvoir appréhender la cohérence des objectifs et des réactions émotionnelles du personnage auquel il s’identifie. S’il s’avère, à un moment ou à un autre, qu’il existe une dissonance entre ce qui paraît être une réaction émotionnelle logique pour le public et la réaction du personnage à tel ou tel événement, alors il y aura effectivement rupture de l’identification. Et si le public estime que, logiquement, un personnage devrait changer d’objectif au regard des événements du récit, mais que le personnage ne le fait pas, ou choisit un objectif qui ne paraît pas faire sens à ses yeux dans une telle situation, alors il y aura, là aussi, une rupture de l’identification.

Or, ne l’oubliez pas, jusqu’à preuve du contraire, votre public est composé d’êtres humains. Et il s’avère que les êtres humains fonctionnent tous selon une certaine logique, tant sur le plan des réactions que sur celui du choix de leurs objectifs fondamentaux.

Tout d’abord, en ce qui concerne les réactions, je l’ai déjà dit, un être humain s’attend à une réaction positive lorsque quelqu’un se rapproche de son objectif et à une réaction négative lorsque l’on est frustré dans sa quête. La nature précise de la réaction (joie, euphorie, soulagement, rire, tristesse, colère, larmes etc.) n’est pas très importante en soi. Tant que vous respectez cette logique de positif/négatif, votre public ne sera pas perdu et pourra continuer à s’identifier au personnage.

En revanche, le choix des objectifs fondamentaux est beaucoup plus délicat. De fait, j’en ai déjà un peu parlé dans mon précédent article, mais il s’avère qu’aux yeux des êtres humains – et c’est bien normal quand on y pense – tous les objectifs fondamentaux ne se valent pas, il existe une hiérarchie entre eux. Une hiérarchie que votre personnage devra impérativement respecter si vous voulez que votre public continue de s’identifier à lui. Cela veut dire concrètement que lorsque votre personnage va avoir le choix entre deux objectifs fondamentaux, il est impératif qu’il choisisse toujours de suivre l’objectif fondamental le plus fort, le plus important aux yeux du public.

La question qu’il faut donc se poser est : quels objectifs fondamentaux sont plus forts que les autres aux yeux des êtres humains ? Et à cette question, la réponse est malheureusement beaucoup plus vague qu’on pourrait l’espérer, car même les plus grands sociologues et psychologues ne s’accordent pas nécessairement sur la question. La vérité est que cette hiérarchie va différer d’un individu à l’autre, d’un groupe social à l’autre, d’une culture à l’autre.

Bien sûr, tout n’est pas aussi flou que ça et il existe effectivement des objectifs fondamentaux qui sont « naturellement », plus fort que les autres. La survie, de manière générale, a tendance à supplanter tous les autres objectifs fondamentaux, car c’est un instinct très fort chez l’être humain, même s’il existe effectivement des circonstances exceptionnelles où nous la mettons au second plan. D’ailleurs, tous les instincts « primaires » que nous pouvons avoir en tant qu’être humain (manger, boire, dormir etc) ont tendance à supplanter beaucoup d’autres objectifs fondamentaux précisément parce qu’ils engagent notre santé physique immédiate, et donc, quelque part, notre survie.

Par ailleurs, même s’il existe des différences culturelles et sociales assez nettes entre les individus, il est important de constater que les désirs émotionnels ou intellectuels (comme l’amour de l’autre, la reconnaissance sociale, l’accumulation de nouvelles connaissances, l’estime de soi…) sont quasiment toujours plus forts que les désirs purement matériels (comme le confort, la gourmandise, la recherche de l’esthétique…). De fait, ces désirs intellectuels ou émotionnels sont souvent directement liés à ce qui fait l’essence même de notre bonheur individuel, tandis que les désirs matériels se rapportent plutôt à des plaisirs passagers, voire-même périssables.

Bien sûr, ce ne sont que des généralités et vous trouverez toujours des exceptions à la règle : certains, par exemple, n’hésitent pas à mettre leur propre confort au-dessus de l’amour de l’autre ou de la reconnaissance sociale, tandis que d’autres iront jusqu’à risquer leur vie pour la recherche de l’esthétique. Néanmoins, avoir cette hiérarchie approximative en tête vous permettra tout de même d’éviter la plupart des écueils à ce niveau-là et donc à maintenir plus facilement la cohérence émotionnelle tout au long du récit en la faisant globalement respecter à votre personnage. N’hésitez pas à vous référer à des travaux de sociologues ou de psychologues à ce sujet, comme par exemple la fameuse pyramide de Pavlov – bien qu’elle soit assez désuète –, cela vous permettra effectivement de préciser les choses à ce niveau.

Malheureusement, je tiens à le préciser ici, parce que vous êtes contraint de choisir une hiérarchie de valeurs plutôt qu’une autre pour pouvoir assurer la cohérence émotionnelle de votre récit, sachez qu’il est techniquement impossible pour un auteur d’assurer une identification universelle à son personnage. Une histoire qui sera ainsi très prenante dans un pays ou une zone culturelle ne trouvera aucun écho ailleurs parce que le public ne sera pas réceptif à la cohérence émotionnelle mise en place. Et plus vous baserez votre récit sur des systèmes de valeurs et des références socio-culturelles précises, moins celui-ci sera accessible au plus grand nombre.

Ce qui induit donc une seconde forme de hiérarchie entre les objectifs fondamentaux eux-mêmes, pas tellement dans l’importance qu’ils revêtent les uns par rapport aux autres aux yeux de l’individu, mais plutôt dans leur universalisme. En effet, certains objectifs, comme la survie, le besoin d’amour de l’autre, le désir sexuel ou encore la faim, seront efficacement compris par tous les êtres humains, car ce sont des désirs, des besoins que quasiment tous ont déjà ressenti. Les récits qui se basent sur ces objectifs fondamentaux pour créer de l’identification ont donc plus de chances que d’autres de toucher un public plus large.

Les théoriciens de l’écriture Hollywoodienne, qui a pour objectif commercial de s’exporter au maximum, vous conseilleront d’ailleurs toujours d’en revenir à ces objectifs les plus primaires afin de pouvoir toucher le public le plus large possible. Mais la réalité est qu’en fait, tout dépend du public auquel vous voulez vous adresser. Si, effectivement, vous voulez vous adresser au plus grand nombre, alors oui, n’hésitez pas à centrer votre histoire autour des besoins les plus universels possibles. Si vous n’en avez cure et qu’un public restreint vous convient très bien, ignorez ce conseil.

Mais quoi qu’il en soit, retenez que pour assurer la cohérence émotionnelle de votre récit, vous devrez respecter la hiérarchie qui existe entre les différents objectifs fondamentaux. Et donc qu’à partir du moment où votre personnage aura le choix entre deux objectifs fondamentaux, il devra toujours faire le choix le plus logique, le plus cohérent possible aux yeux de votre public, sans quoi celui-ci risque de lâcher en cours de route. Bien entendu, ce besoin de choix logique n’interviendra que lorsque les deux objectifs fondamentaux seront suffisamment éloignés l’un de l’autre dans cette hiérarchie pour créer des dissonances palpables.

Entre choisir de survivre et choisir d’acheter de nouvelles chaussures, le choix est clair et la logique s’impose d’elle-même. Mais entre survivre soi-même et la survie d’un être cher, la question est infiniment plus délicate : votre personnage pourra choisir l’un ou l’autre sans que cela ne brise l’identification du public. Quand bien même votre public aurait-il fait un choix différent lui-même, il ne trouvera pas illogique ou incohérent qu’une autre personne puisse faire un choix différent du sien dans ce type de situation.

 

Cette capacité à s’identifier à un personnage qui fait des choix d’objectifs fondamentaux différents de soi peut sembler très étrange lorsque l’on y pense. A priori, l’identification repose exclusivement sur l’émotion pour fonctionner et ne peut donc en aucun cas être rationnalisée par le public. En effet, ce n’est pas parce que votre logique vous dicte que les choix d’un personnage sont sensés que vous allez vous identifier à lui. Encore une fois, il s’agit avant tout de ressentir les émotions du personnage avec lui, la raison n’a rien à voir là-dedans.

Mais justement, cette capacité n’a en réalité rien à voir avec la logique. Si vous avez la capacité de vous identifier à un personnage qui fait un choix moral différent du vôtre, c’est précisément parce qu’un choix moral n’a rien à voir avec vos émotions et vos désirs, bien au contraire. Dans le cas d’un choix entre votre survie et celle de l’un de vos proches, le problème est justement que vous avez les deux désirs en vous et que vous allez devoir utiliser votre morale pour résoudre ce dilemme. Mais puisque vous ressentez les deux désirs à la fois – et que fondamentalement, vous voudriez atteindre les deux objectifs en même temps – vous pourrez donc tout naturellement vous identifier à un personnage qui choisira l’un ou l’autre de ces deux désirs.

Cependant, ne l’oubliez pas, les objectifs fondamentaux de votre personnage ne doivent pas seulement être des objectifs fondamentaux que le public est à même de comprendre, d’apprécier, qu’il a déjà ressenti lui-même. Le plus important est, je l’ai dit plus tôt dans l’article, de s’assurer que ces objectifs fondamentaux s’inscrivent dans une continuité logique et cohérente par rapport à tout ce qu’il se passe dans le récit. Et cela induit donc un second élément auquel vous devez impérativement faire attention si vous voulez que l’on continue à s’identifier à votre personnage : en plus de respecter la logique émotionnelle de votre public, il est primordial que vous respectiez la logique émotionnelle de votre personnage.

En effet, même si nous avons la capacité de nous mettre à la place de personnes qui font pourtant des choix moraux différents, voire même qui ont parfois une hiérarchie de valeur assez différente de la nôtre, si nous sommes capable de comprendre ces personnes et de ressentir à leur place, il n’empêche que nous avons absolument besoin de pouvoir comprendre ces personnes. Ce qui implique que nous avons absolument besoin de comprendre la logique émotionnelle qui les anime, sans quoi, nous allons là encore finir par être confronté à des dissonances entre ce que cette personne ressent et ce que nous pensons qu’elle devrait ressentir. Et alors, à nouveau, nous allons nous demander pourquoi elle ressent telle émotion dans telle situation, ce qui constitue une rupture de l’identification.

Pour prendre un exemple concret, imaginez que vous racontiez l’histoire d’un personnage qui choisit de devenir célèbre plutôt que de conserver l’amour d’une autre personne. Si le choix se présente à nouveau dans le récit plus tard, on s’attendra instinctivement à ce que le personnage refasse à nouveau le choix de la célébrité. S’il ne le fait pas et que rien dans l’histoire n’indique qu’il a changé d’avis, alors oui, le public s’interrogera sur ce choix : il se demandera donc pourquoi le personnage cherche à accomplir cet objectif fondamental-là. En d’autres termes, l’identification sera brisée.

Il est donc primordial, pour assurer la cohérence émotionnelle de votre récit, que vous respectiez aussi la logique émotionnelle du personnage en lui-même et que vous preniez le temps de justifier ses évolutions morales lorsqu’il y a lieu. Après tout, votre personnage est effectivement un élément du récit, il participe donc à sa logique interne.

 

Et ayant dit tout cela, ayant fait tous ces avertissements, vous devez en avoir conscience maintenant : il est certes primordial de respecter une certaine logique lorsque l’on veut assurer la cohérence émotionnelle de son récit. Mais le fait est aussi que, je l’ai dit à plusieurs reprises, certains choix d’objectifs fondamentaux a priori étranges peuvent effectivement exister sans que cela ne pose le moindre problème. En effet, la seule et unique condition est que ces choix, ces réactions étranges soient en réalité justifiées dans la logique interne du récit.

Ce qui veut dire que, quelque part, tant que c’est justifié et que la chaîne des émotions n’est jamais vraiment brisée, on peut ainsi faire accepter à peu près tout et n’importe quoi à son public sans jamais briser l’identification. Car à partir du moment où la cohérence émotionnelle est respectée, votre public s’identifiera à votre personnage et ira où vous l’emmènerez sans poser la moindre question.

Et quelque part, c’est ça qui est formidable avec le principe d’identification : si vous le poussez suffisamment loin en respectant toutes les règles que j’ai édictée jusqu’à présent dans mes articles, vous pourrez manipuler votre public à votre guise, en faire à peu de choses près ce que vous voudrez… y compris lui donner des désirs qu’il n’aurait jamais eu en temps normal et lui faire ressentir des émotions nouvelles qu’il n’aurait jamais ressenties autrement.

Et dans mon prochain article, c’est justement de ces merveilleuses applications que nous parlerons et des choses extraordinaires que vous pourrez faire en identifiant votre public à un personnage.

 

Pour lors retenez simplement qu’assurer la cohérence émotionnelle du récit est nécessaire pour conserver l’identification au personnage jusqu’au mot fin. Que pour l’assurer, il ne suffit pas qu’à chaque instant, votre personnage ait un objectif fondamental que votre public ait déjà eu, mais que ces objectifs fondamentaux et les réactions du personnage s’inscrivent dans une continuité émotionnelle logique et cohérente par rapport à tous les éléments du récit.

Cela veut dire que vous devez faire attention à respecter la hiérarchie naturelle qui existe entre les différents objectifs fondamentaux pour l’être humain, quand bien même le choix de cette hiérarchie vous coupera nécessairement d’une partie du public, mais que vous devrez aussi respecter la logique émotionnelle du personnage auquel on est censé s’identifier d’un bout à l’autre du récit.

Mais retenez aussi que les écarts sont possibles, tant que vous trouvez le moyen de les justifier dans le récit.

N’oubliez pas non plus que certains objectifs fondamentaux sont plus universels que d’autres et permettront donc à un public plus large de s’identifier à votre personnage.

 

Enfin, pour tous ceux qui écrivent des récits qui se basent sur l’expérience directe de leur public pour générer des émotions, il est évident que le respect de ces règles n’est pas du tout une nécessité. Ne vous embarrassez donc pas de cohérence émotionnelle dans votre récit. Au contraire de vous servir, elle pourrait pousser le public à créer une identification malvenue qui gênera l’apparition d’émotions par expérience directe.

 

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