Comment construire l’identification ?

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PREMIERE PARTIE : LES BASES DE LA DRAMATISATION

CHAPITRE I : LE PRINCIPE D’IDENTIFICATION (troisième article)

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Dans mes articles précédents, j’ai commencé à vous parler du principe d’identification. Je vous ai dit qu’il s’agit de l’outil de base de l’auteur, celui qu’il faut maîtriser en premier, celui qui permet, dans l’immense majorité des cas, de faire ressentir des émotions à votre public. Je vous ai expliqué son fonctionnement, je vous ai expliqué qu’en écrivant votre scène, votre histoire avec un point de vue, vous permettrez au public de s’identifier à cette personne en priorité.

L’identification au personnage est centrale à l’écriture, votre premier outil pour faire ressentir des émotions. Il est donc temps de se poser la question : comment crée-t-on l’identification ? Qu’est-ce qui permet concrètement, au public, de s’identifier à un personnage ?

 

Pour répondre à cela, la première question qu’il faut se poser c’est : à qui, ou à quoi peut-on s’identifier ? Là encore, la réponse est simple à trouver. On peut techniquement s’identifier à toutes les choses et à tous les individus pour lesquels nous pouvons éprouver de l’empathie, puisque l’identification découle directement de cette faculté. La question est donc : pour qui ou pour quoi pouvons-nous avoir de l’empathie ?

Et la très bonne nouvelle pour les auteurs, c’est que l’être humain éprouve de l’empathie pour à peu près tout et n’importe quoi. Un être humain bien sûr, mais pas que. On peut éprouver de l’empathie pour un chat, un chien, une girafe, un arbre, une fleur, des extra-terrestres… et même, croyez-le ou non, des objets inanimés. Oui, c’est incroyable, mais l’être humain, par le processus qu’on appelle « personnification », peut éprouver de l’empathie pour une chaise, un écran de télévision ou même un crayon de papier.

Cela vous paraît étrange ? Et pourtant ! Repensez à tous ces films d’animation qui mettent en scène des animaux. Repensez à Sausage Party de Conrad Vernon et Greg Tiernan, où l’on vous raconte l’histoire d’aliments dans un supermarché. Et il existe tant d’autres exemples encore.

Vous ne me croyez pas ?

Faisons un petit test.

 

Je vais vous raconter l’histoire de Bob.

Bob est un crayon de papier.

Et Bob a un rêve.

Il veut devenir le crayon du plus grand artiste que la Terre ait jamais porté…

 

Ça y est, vous êtes accrochés ? Vous avez envie de savoir s’il va réussir ? S’il va accomplir son rêve ?

Et maintenant, laissez-moi vous montrer l’image suivante.

 

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Qu’est-ce que ça vous fait ? Qu’est-ce que vous avez ressenti ?

Etonnant, non ? Et pourtant.

 

Je vais être honnête avec vous et ne pas m’attribuer le crédit de ce brillant exercice de pensée. C’est un autre auteur, un certain Yvan, qui se reconnaîtra peut-être, qui m’a fait cette démonstration il y a quelques temps déjà, et je l’ai trouvée excellente. Pour vous re-contextualiser un peu les choses, il y avait trente personnes dans la salle ce jour-là et certains ont été choqués aux larmes. (si vous n’avez pas été touché par l’histoire de Bob, vous pouvez regarder cette vidéo pour vous convaincre)

Pourquoi une telle réaction pour un simple crayon ? Qu’est-ce qui explique que nous sommes capables de nous intéresser et de nous émouvoir pour un simple crayon ?

La réalité, c’est que Bob n’est pas un simple crayon. Ce que j’ai fait, pour vous émouvoir, c’est que je l’ai transformé en personnage, afin que vous puissiez vous identifier à lui. Je vous l’ai dit, on appelle ce processus : la personnification. Le fait de donner à quelque chose qui n’est pas humain les attributs d’un personnage.

Certains vous diront que ce processus consiste à « humaniser » les choses que l’on personnifie. En gros, que ce processus consiste à donner des attributs humains à des choses qui n’en ont pas à la base et que c’est cela qui permet d’éprouver de l’empathie pour ces choses car, fondamentalement, nous ne pouvons éprouver de l’empathie que pour les êtres humains. La réalité, cependant est tout autre. Les attributs nécessaires à une personnification ne sont tout simplement pas le propre de l’être humain. S’il est vrai que des objets inanimés ne les possèdent pas à l’origine, on les retrouve cependant dans la nature chez tous les animaux. Oui, nous pouvons sans problème éprouver de l’empathie pour n’importe quel animal sans avoir besoin d’humaniser celui-ci. En fait, je dirais même que c’est notre empathie envers eux qui nous pousse parfois à les humaniser.

 

La question qu’il faut se poser est donc la suivante : quels sont les attributs qui permettent de transformer un simple crayon de papier en personnage ?

Pour répondre à cela, revenons un instant sur les informations dont nous disposons à propos de Bob. Car la réalité, c’est que je n’ai pas dit grand-chose à propos de Bob. Deux ou trois phrases, à peine. Et cela suffit. Dans les faits, il ne faut pas beaucoup pour créer un personnage auquel n’importe qui puisse d’identifier. (Vous pouvez faire la même chose avec la publicité.)

Qu’ai-je dit, donc, sur Bob ?

J’ai dit que c’était un crayon. Mais cela ne change pas sa nature de crayon, c’est sa nature ! Ce ne peut donc pas être ce qui en fait un personnage à part entière.

J’ai dit qu’il s’appelait Bob. Mais la réalité, c’est que j’aurais pu l’appeler n’importe comment. Et allons même plus loin : j’aurais pu ne pas le nommer du tout. Je l’ai fait par confort, c’est plus simple pour moi de dire « Bob » que de répéter sans cesse « le crayon de papier ». Mais si j’avais commencé mon histoire comme ça : « Voici un crayon de papier. Ce crayon de papier a un rêve. Il rêve de devenir… » Est-ce que ça aurait changé quoi que ce soit ? Non. D’ailleurs, dans beaucoup d’histoires, beaucoup de personnages ne sont jamais nommés, jamais désignés que par leur nature (la lampe, dans la publicité, n’a pas de nom).

Ce qui m’amène à la dernière information que j’ai délivrée à propos de Bob. J’ai dit qu’il avait un rêve, et j’ai précisé ce qu’il en était. Et finalement, c’est le seul élément, le seul et unique attribut dont j’ai besoin pour faire d’un crayon de papier un personnage. Je lui ai fixé un objectif, et cela vous a accroché, vous a permis de vous identifier à lui. (Dans le cas de la lampe, son objectif est là aussi assez clair, montré par tous les plans vers son ancienne place, elle veut y retourner.)

Donc oui, la seule chose dont vous avez réellement besoin pour que l’on puisse s’identifier à un personnage (et donc pour créer un personnage en réalité), c’est de lui fixer un rêve, un objectif.

 

Cela peut paraître étrange à première vue. On a naturellement l’impression, que pour créer un personnage intéressant, vivant, complexe, il faut remplir des pages et des pages de description du caractère, lui donner un passé, faire la liste de ses qualités, de ses défauts, lire des tas de bouquins de psychologie etc. Et, de fait, tout ce travail vous aidera sans aucun doute à créer de bons personnages, mais pas à les rendre intéressants pour le public et pas à construire de l’identification pour eux.

En réalité, un personnage pourra avoir le passé le plus construit du monde, la psychologie la plus élaborée, être au plus proche de la réalité, tant qu’il n’aura pas d’objectif, on ne pourra jamais s’identifier à lui. Pour la simple et bonne raison qu’on n’attendra rien de lui, qu’on ne le comprendra pas. Et à l’instant où vous placerez un personnage avec un objectif à côté de lui, peu importe que ce second personnage soit moins construit, ait une psychologie moins travaillée, le fait est que c’est à lui, plutôt qu’au premier, qu’on s’identifiera. Et ce de manière systématique. La preuve en est, dans l’exemple de Bob, que vous ne vous êtes pas intéressé à l’être humain dans l’image.

Si un personnage est statique, qu’il ne veut rien, ne cherche rien, il n’est pas intéressant. A partir du moment où vous lui donnez un objectif, un projet, par contre, on pourra s’identifier à lui.

Pourquoi une telle importance de l’objectif dans le processus d’identification ?

Pour la simple et bonne raison que c’est ainsi que nous fonctionnons nous-mêmes.

Laissez-moi vous expliquer cela.

Le fait que le public puisse s’identifier à un personnage découle entièrement de l’empathie que nous pouvons éprouver pour celui-ci. Or, l’empathie, c’est cette faculté que nous avons de nous imaginer à la place de l’autre. En gros, cela consiste à se dire : qu’est-ce que moi-même je ferais dans cette situation ? qu’est-ce que moi-même je ressentirais ? Et cela implique donc qu’on puisse soi-même s’imaginer à cette place, que ce soit psychologiquement possible, au moins jusqu’à un certain point. Il faut donc, pour dire les choses autrement, qu’il y ait quelque chose de commun entre nous et le personnage, que ce personnage fonctionne au moins un tant soit peu comme nous-mêmes fonctionnons (surtout sur le plan des émotions), pour que cela puisse marcher.

Ainsi, pour qu’on puisse s’identifier à un personnage, il faut que, fondamentalement, il ait le même fonctionnement psychologique que nous. Du coup, la question est : comment nous-mêmes fonctionnons-nous ?

Et à ce sujet, il s’avère que l’être humain est une créature qui fonctionne exclusivement par projet, par anticipation de l’avenir.

Réfléchissez-y. Quelle que soit l’heure de la journée, quelle que soit la période de votre vie, vous êtes tourné vers l’avenir et vous cherchez à atteindre un ou plusieurs objectifs (souvent plusieurs). Vous avez des projets de vacances, des projets professionnels, des projets de voyages, des projets familiaux, des projets amoureux… Quand vous êtes piégé dans un cours ou une réunion ennuyeuse, vous rêvez de vous en échapper (et d’ailleurs, à propos de quoi déjà cette réunion ?), quand vous avez faim, vous rêvez de manger, quand vous avez envie d’aller aux toilettes, vous rêvez de pouvoir vous soulager.

Même lorsque l’on s’ennuie, c’est en fait que l’on rêve de pouvoir faire autre chose. Et lorsqu’on est pris de mélancolie ou de nostalgie, c’est qu’on aimerait en fait retrouver, à l’avenir, ces souvenirs auxquels on tient. Que ce soit à très court terme ou à très long terme, que ces projets vous tiennent à cœur ou pas, peu importe : le fait est qu’en permanence, vous avez des projets, des envies, des désirs.

Allons plus loin : ce sont ces projets qui vous meuvent. C’est parce que vous avez ces envies, ces désirs, que vous agissez, que vous travaillez, que vous planifiez, que vous préparez et que vous faites ce qu’il faut pour que votre rêve devienne réalité. C’est ainsi même que l’humanité tout entière avance, se développe, s’enrichit (ou s’autodétruit), en se projetant sans cesse vers l’avenir.

Mais plus important encore : c’est par rapport à ces projets que vous ressentez des émotions. C’est parce que l’un de ces projets est contrarié que vous éprouvez des émotions négatives. Par exemple, vous vouliez former un couple avec quelqu’un et cette personne vous colle un râteau : c’est tout votre projet qui s’écroule. Et à l’inverse, tout ce qui nous rapproche de l’accomplissement de nos projets provoque des émotions positives. Allons-même plus loin : l’accomplissement d’un projet est toujours une grande source de joie. (Attention, ici, je parle bien d’émotions et non de sensations.)

Quoi qu’il arrive, le mécanisme est toujours le même. Nous nous trouvons dans une situation qui nous insatisfait pour une raison ou pour une autre, nous en tirons une envie, un désir, un projet. Si celui-ci nous plait vraiment, nous agissons pour le réaliser. A partir de là, tout ce qui vient se mettre en travers de notre chemin crée des émotions négatives, tout ce qui nous permet d’avancer dans cette direction ou d’atteindre ce but provoque en nous des émotions positives. Et tous les êtres humains fonctionnent de cette manière (ils ne sont pas les seuls, mais encore une fois, nous partons du principe que toutes nos histoires sont écrites pour eux), ce qui veut dire que, pour que l’identification au personnage ait lieu, vos personnages se doivent de fonctionner ainsi.

De fait, l’humain étant incapable de fonctionner autrement, si votre personnage fonctionnait différemment, ne suivait pas ce schéma simple, alors votre public ne pourrait pas le comprendre et ne pourrait pas s’imaginer à sa place, tout simplement.

Et c’est pour cette raison que l’objectif est l’élément central de toute identification réussie. Le seul dont vous avez réellement besoin.

 

Donc oui, à partir du moment où vous rajoutez un objectif, un rêve, un projet à un crayon de papier, à une lampe ou à quoi que ce soit d’autre, vous personnifiez cette chose : vous en faites un personnage et vous permettez à tous les êtres humains de la planète de s’identifier à lui.

Néanmoins, attention, cette règle immuable de la narration concerne absolument tous les personnages et non pas seulement les objets inanimés, même les animaux et les êtres humains. Il ne suffit pas de dire que votre personnage est un chat ou un être humain pour que nous puissions nous identifier à lui. Vous devez réellement lui fixer un objectif clair, spécifique, intelligible pour votre public.

Après-tout, réfléchissez-y : qu’est-ce qu’un personnage en soi, sinon un objet inanimé ? La réalité, c’est qu’un personnage n’est pas un être humain, n’est pas un chat et n’est même pas un crayon de papier. C’est juste une idée, un concept, une pensée. Un personnage n’a en soi aucune volonté propre, aucune envie, aucun désir. C’est vous, en tant qu’auteurs, qui lui fabriquez cela, qui en donnez l’illusion à votre public. Même lorsque vous parlez de faits réels, de personnes ayant réellement vécu les choses que vous racontez, la vérité est que ces personnages demeurent des créations qui essaient de copier la réalité. Or, dans la réalité, les personnes dont vous parlez ont effectivement des objectifs, des envies, des projets…

Repensez à la bande dessinée de Garfield : Garfield n’est pas seulement un chat. C’est un chat qui veut manger et dormir en permanence. Et chaque gag met en scène l’un ou l’autre de ces objectifs.

Repensez à Bipbip et Coyote. On ne sait absolument rien de Coyote, si ce n’est qu’il veut attraper Bipbip. Et chaque épisode met systématiquement en scène cet objectif… Et cela suffit, cela fonctionne.

Alors oui, quelle que soit la nature du personnage que vous voulez créer, si vous voulez que l’on puisse s’identifier à lui, vous devez impérativement lui donner au moins un objectif à atteindre. C’est une règle absolue à laquelle vous ne pouvez tout simplement pas déroger.

>>>A bientôt pour la suite<<<

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Vu : Avengers : Infinity War

Infinity War

Bon… Voilà… C’est fait…

Donc, mercredi dernier, au cinéma, je suis allé voir Avengers 3 : Infinity War de Anthony et Joe Russo et… bah oui, voilà quoi.

Bon, allez, lâchons définitivement le morceau. C’est un super film. Non, allons plus loin, c’est film à la limite du génial. Un Grand Film ? Peut-être pas tout à fait, mais pas loin. Une claque dans ma gueule ? Peut-être pas tout à fait, mais pas loin. Non, sérieusement, je n’ai rien à reprocher à ce film, ou presque : tout y est génial ou si proche de l’être.

Tous les personnages sont biens écrits et bien utilisés. Ils ont tous quelque chose à défendre et le font bien. Les émotions sont placées au bon endroit, ne sont pas coupées par des blagues comme Marvel a si bien l’habitude de le faire, et du coup, les émotions fonctionnent. Lorsqu’il y a de l’humour, il est toujours bien intégré et n’enlève rien à la gravité des scènes. Le film est presque aussi épique qu’on pouvait l’espérer avec un titre pareil. La bataille finale est dantesque. Et le fait de voir tous ces héros s’unir les uns aux autres est vraiment super. La musique est vraiment bien gérée, l’arrivée du thème des Avengers fout même carrément des frissons.

Il n’y a pas de personnage moins bien traité que les autres malgré leur nombre impressionnant. Le film prend le temps de poser son histoire, ses enjeux, ses émotions. Non vraiment, à part encenser le film pendant des heures je ne vois pas bien quoi vous dire.

Je vais simplement m’arrêter quelques instants sur Thanos qui est… de loin le meilleur méchant de l’univers Marvel. Mais surtout, l’un des meilleurs méchants que j’ai jamais vu. Il est exceptionnellement bien écrit, exceptionnellement bien géré, touchant et brillant. On sait exactement pourquoi il fait ça, comment il en est arrivé là et ce qu’il doit traverser pour atteindre son but. Et franchement, un excellent méchant, je l’ai déjà dit… mais ça fait vraiment tout.

Je ne sais vraiment pas quoi vous dire, un peu comme pour Thor Ragnarok, j’ai tout simplement trouvé le film magnifique, maîtrisé, j’ai adoré. Et j’avoue que la fin m’a vraiment, mais vraiment touché et je ne m’attendais vraiment pas à ce qu’ils osent aller jusque-là. C’est pour l’instant, sans aucun doute, le meilleur film de l’année à mes yeux. Et il y a toutes les chances pour ça reste ainsi tant il est bon.

Et pourtant…

Et pourtant…

Il y a un 2.

Il y aura une suite, un Avengers : Infinity War Deuxième partie.

Et juste le fait de savoir ça, ça gâche tout. Mais absolument tout.

Et du coup, je vous l’avoue, je ne sais pas trop quoi en penser.

En tant que tel, le film frôle le génie, à part une ou deux scènes qui m’ont parues peut-être un peu trop maladroites ou longuettes.

Mais inséré dans la saga, il perdra nécessairement toute sa puissance, toute sa force. Parce que jamais Marvel n’osera assumer ce qu’ils ont fait dans le ce film. Et du coup, peut-on seulement apprécier ce film à sa juste valeur si on sait pertinemment que tout ce qu’il a fait de bien sera entièrement détruit par sa suite ?

Et du coup, ça m’énerve. Et du coup, je ne sais pas quoi en penser.

 

Bref, allez le voir. Vraiment. Et éventuellement, n’allez voir que celui-ci et ignorez ceux qui sortiront plus tard.