Vu : Le Grand Jeu

Le Grand jeu

Enfin une voix off qui vaut la peine !

Il y a quelques temps déjà, je suis allé voir Le Grand Jeu de Aaron Sorkin, au cinéma. Et globalement, c’est plutôt un bon film.

Bon pour ceux qui ne le savent pas, Aaron Sorkin, avant d’être un réalisateur, est surtout un grand scénariste, connu pour avoir créé plusieurs excellentes séries, comme par exemple A la Maison Blanche ou encore The Newsroom. Plus récemment, il s’est mis au cinéma et a notamment écrit le film Steve Jobs de Danny Boyle. Donc, ce n’est pas vraiment n’importe qui.

Et si je devais décrire son style, je dirais que c’est un auteur « bavard ». En réalité, Aaron Sorkin traite surtout d’histoire très réelles, très réalistes, allons même plus loin : ce qui l’intéresse, ce sont les coulisses des choses. Les coulisses d’un milieu professionnel, les coulisses d’un personnage. Et cela explique notamment l’une des raisons de son succès je pense : lorsqu’il construit un personnage, il va vraiment au bout de la démarche et nous en dresse un portrait réellement complet. Mais sa vraie spécialité, néanmoins, ce sont les dialogues. Si vous avez déjà suivi des séries comme The Newsroom ou A la Maison Blanche, vous l’aurez sans doute remarqué : ça parle, ça parle en permanence et surtout, ça parle vite. C’est d’autant plus flagrant pour nous autres français dont la langue maternelle n’est pas l’anglais. En fait, je vais même aller plus loin : un scénario écrit par Aaron Sorkin, vous n’arriverez pas à en suivre le quart des dialogues. Et pourtant, ça ne vous gênera pas forcément pour comprendre l’intrigue !

Les dialogues d’Aaron Sorkin sont toujours très justes, parfaits pour délivrer tout un tas d’informations, mais surtout parfaits pour caractériser les personnages, pour leur donner corps. Ils sont très réalistes, aussi confus que peuvent l’être nos propres conversations parfois, mais d’une fluidité extraordinaire. Les personnages, quand ils parlent entre eux, donnent l’impression d’être dans des parties de ping pong frénétique et ne cessent de se renvoyer la balle à une vitesse ahurissante en espérant pouvoir être celui qui sortira la dernière punchline. Souvent d’ailleurs, vous vous rendrez compte qu’il utilise une petite astuce : les personnages parlent de deux ou trois choses à la fois ! Tout cela rend ces dialogues particulièrement vifs, piquants et surtout dynamiques. Ainsi, même si c’est pour vous expliquer certaines choses, Aaron Sorkin parvient à rendre tous ses dialogues, absolument tous, intéressants, captivants. Plutôt fort, quand on sait que le dialogue est l’un des outils de narration les plus pauvres.

Si je vous dis tout cela c’est évidemment parce qu’une fois de plus, avec Le Grand Jeu, Aaron Sorkin nous démontre son habilité à maîtriser le dialogue, mais cette fois ci en utilisant son talent à un autre niveau encore : celui de la voix-off.

 

De manière générale, si vous écrivez un film, sachez que la voix-off est à proscrire. Trop de films l’utilisent de manière plate et futile pour remplacer certaines scènes, pour donner des informations au spectateur. Que les choses soient claires : si vous en êtes réduit à ça, c’est vraiment que devez retravailler votre scénario. La voix-off, c’est l’outil du faible. Si vous expliquer les choses avec une voix-off, c’est que vous n’avez pas su faire votre travail, pas su trouver de scène pour expliquer correctement ce que vous deviez expliquer.

Je peux paraître très dur en disant cela, mais c’est la réalité. Une voix-off, dans un film, c’est nul, c’est mauvais, c’est pas bon. Fuyez-la comme la peste et vos récits n’en seront que meilleurs. Et ce pour une raison simple : la règle immuable du Show, Don’t Tell. La voix-off, c’est du pur « Tell ». Et votre métier à vous, chers auteurs, c’est le « Show ».

Alors oui, dans certains cas, ça peut s’excuser. Par exemple, pour expliquer rapidement le contexte, comme dans « Le Seigneur des Anneaux », histoire de mettre les spectateurs dans le bain et parce qu’il y a de toute manière trop d’informations à assimiler pour faire autrement, pourquoi pas. Mais attention, l’usage doit être limité. La voix-off, dans Le Seigneur des Anneaux, elle est là au tout début, puis elle disparaît totalement, rappelez-vous. Et toutes les informations réellement importantes pour le récit sont données autrement. En gros, ça sert à nous donner deux ou trois clés pour comprendre l’univers dans lequel va se situer l’intrigue, afin qu’on ne soit pas totalement perdus dès le départ. Mais ça ne va pas plus loin.

Le problème, c’est qu’aujourd’hui, les voix-off sont utilisées à tort et à travers. Parfois pour expliquer des univers qui n’ont pas besoin d’être expliqués. Parfois pour raconter un passé qui, finalement, n’a que peu d’intérêt pour la suite. Parfois pour expliquer les pensées du personnage principal, ce qui n’est pas utile dans un film. Et le pire, c’est quand la voix-off en vient à expliciter ce qu’on voit à l’écran.

Certaines voix-off continuent de nous expliquer des choses longtemps après que le film ait commencé et certaines, grave erreur, sont présentes d’un bout à l’autre du film et commentent en permanence les choses, ce qui est très agaçant : la voix-off a toujours un point de vue extérieur par rapport à la scène, cela ne nous permet donc pas vraiment de nous plonger dans celle-ci ; appliquée à un film entier, c’est donc quasiment suicidaire.

 

Et pourtant, pourtant oui, il existe de bonnes voix-off. Des voix-off utiles, maîtrisées, qui permettent effectivement de plus apprécier le film. Comme par exemple dans le film Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet, où la voix off est tellement maîtrisée que je suis sûr que vous vous souvenez de sa verve si particulière.

Et bien, dans Le Grand Jeu, c’est à peu près pareil. La voix-off est vraiment intéressante, vraiment maîtrisée, apporte vraiment quelque chose de plus au film. Et ce pour une raison simple : ce n’est pas qu’une voix-off qui nous explique ce qu’on voit déjà à l’écran, c’est une voix-off qui a du style. Le style d’Aaron Sorkin.

Ce qui est vraiment intéressant dans cette voix-off, c’est qu’elle est construite, stylisée. Elle ne se contente pas de nous donner les informations, elle le fait avec style, avec poigne, avec un rythme particulier, une saveur spécifique. En fait, c’est la narration du personnage principal et cela nous permet vraiment, d’un bout à l’autre, de mieux connaître le personnage, ce qu’il pense et la façon dont il fonctionne. Car oui ! Au final, ce ne sont pas les informations délivrées par la voix off qui sont importantes, ce n’est d’ailleurs jamais le cas, c’est ce qui s’en dégage qui est important. Une voix-off plate, sans âme, ne sert à rien et sera ennuyeuse. Une voix-off comme celle d’André Dussollier dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain nous plonge surtout dans l’ambiance décalée et enchanteresse du film. Et une voix-off aussi dynamique et punchie que celle de Jessica Chastain dans Le Grand Jeu nous en apprend finalement beaucoup plus sur la façon dont le personnage fonctionne et voit le monde qu’autre chose.

La voix-off, dans Le Grand Jeu, ne sert pas à délivrer des informations, mais à caractériser le personnage. Et elle le fait superbement, avec tout le talent d’Aaron Sorkin. Donc oui, si vous-mêmes avez une voix-off à caser quelques part : n’oubliez surtout pas qu’elle ne doit jamais, ô grand jamais, servir à délivrer des informations. Son but premier, c’est de caractériser le personnage, d’appuyer l’ambiance, l’univers de votre film, et rien d’autre.

 

Pour autant, Le Grand Jeu est-il un bon film ?

Je trouve personnellement qu’il est assez plaisant, mais sans plus. C’est une belle biographie du personnage, un beau portrait, porté par tout un tas de personnages assez intéressants. Mais fondamentalement, c’est juste l’histoire d’une personne qui s’enrichit avec des méthodes plutôt douteuses, profite de l’avidité des uns et des autres et finit plus ou moins par se prendre un retour de bâtons pas forcément aussi mérité que ça.

J’ai bien aimé, j’ai été porté par le rythme du film, de la voix-off et par les personnages, mais je ne trouve pas l’histoire en elle-même très fascinante. J’ai l’impression de l’avoir déjà vue, ou que tout cela ne m’apporte rien de spécial. Je ne pense pas que le film me restera vraiment ou qu’il y ait plus à dire sur le sujet que cette histoire de voix-off bien maîtrisée (et encore, pas aussi bien que dans d’autres films non plus).

Si vous ne le savez pas encore, Le Grand Jeu raconte en fait l’histoire vraie de Molly, une femme qui a fait fortune quelques temps en organisant des parties de poker privées pour joueurs fortunés et qui a finalement été plus ou moins rattrapée par le fisc et la mafia russe au bout d’un moment. Le film raconte son histoire de A à Z en prenant pour cadre son dernier procès, au cours duquel elle est aidée par un brillant avocat qui se prend d’affection pour elle et pour son passé.

Si ce genre d’histoire vous passionne, alors ce film est sans doute fait pour vous. Moi, de mon côté, je vous avoue que ce n’est pas forcément ma tasse de thé. Mais je reconnais tout de même que c’est une biographie bien faite, ce qui reste assez rare, malheureusement.

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Une réflexion sur “Vu : Le Grand Jeu

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