L’auteur, ce grand illusionniste

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Dans mon article précédent, j’ai décrit l’auteur comme celui qui travaille à aboutir son projet d’écriture, celui qui va jusqu’au bout de la démarche et surmonte tous les obstacles pour créer la meilleure œuvre possible, celle qui correspond le plus précisément à ses intentions d’artiste. Naturellement, tous mes articles de conseils d’écriture auront pour unique objet de l’aider dans cette démarche, de lui faciliter la tâche, de lui donner des clés pour travailler le plus efficacement possible.

Mais avant de commencer, il convient donc de décrire en quoi consiste exactement ce travail. Quelle en est la nature exacte ? Car pour bien comprendre quel est le rôle de l’auteur, ce qu’il doit faire pour atteindre son but, il est important de savoir précisément en quoi consiste son travail.

 

Naturellement, on serait tenté de croire que le travail de l’auteur, c’est d’écrire. De prendre une plume (ou un clavier d’ordinateur) et de commencer à aligner les mots les uns derrière les autres pour construire son histoire. Et rien ne serait plus faux.

Bien entendu, une partie de son travail consiste effectivement à écrire et à rédiger ses textes, cela va de soi. A un moment ou à un autre, on en arrive toujours là. Cependant, si telle était la nature de son travail, n’importe quel historien ou essayiste, n’importe quel écrivant ludique serait un auteur. Car tous écrivent, tous alignent des mots. Et même si l’on ne comptait que ceux qui écrivent des récits, cela comprendrait aussi beaucoup de personnes qui ne sont pas des auteurs précisément parce qu’elles se contentent de les écrire.

Donc non, le travail de l’auteur, ce n’est pas d’écrire. Au contraire même, son rôle à lui, ce qui le différencie de tous les autres écrivants, c’est tout ce qu’il fait lorsqu’il n’écrit pas. Tout ce qu’il fait pour rendre son récit plus fort, plus intéressant, plus émouvant.

Cela peut paraître paradoxal, mais n’importe quel auteur vous le dira, la partie facile, c’est l’écriture, la rédaction. C’est ensuite (ou avant selon les cas), que les choses se corsent réellement.

 

Mais alors, que fait-il exactement lorsqu’il n’écrit pas ? Eh bien, c’est assez simple : il construit son histoire, ses personnages, il corrige, reprend, coupe, rajoute, imagine, invente, réinvente, il relit, il réécrit, il améliore. Et parfois même, il ne fait rien, il laisse reposer le temps que toutes ses idées s’éclaircissent et qu’il puisse enfin avoir un œil neuf sur son propre projet, ou alors il attend que d’autres jugent son travail et lui donnent quelques conseils pour pouvoir continuer. Autant d’activités diverses qui lui demandent généralement une concentration et une énergie bien plus dense que d’écrire et surtout, une technique bien plus avancée.

Il est inutile pour moi de décrire dans le détail en quoi consiste chacune de ces activités, car c’est bien ce que je ferai au cours de mes articles. Non, mon but ici est de saisir la nature exacte de ces activités, leur rôle dans la création de l’œuvre finale.

Et à ce sujet, la réponse est en réalité assez simple. Tout le travail que l’auteur fournit, n’a qu’un seul réel objectif : améliorer son récit, le rendre meilleur, plus efficace, plus fort, plus abouti. La question est donc : que fait-il réellement pour améliorer son récit ? quel est le propre de cette activité ?

 

Pour répondre à cela, je vais simplement rappeler ce que j’ai déjà dit dans mes articles précédents sur le récit et ce qui fait un bon récit.

Pour commencer, je l’ai dit, une histoire, c’est une suite d’événements qui transmet une expérience émotionnelle. En racontant une histoire, on donne donc à ceux qui ne vivent pas cette suite d’événement une occasion d’expérimenter ce que l’on peut ressentir lorsqu’on la vit. Il se peut que ces personnes aient déjà vécu ces événements et que l’histoire soit destinée, justement, à leur faire revivre cette expérience particulière. Il se peut que les événements soient en train de se produire et qu’on raconte l’histoire pour ceux qui, parce qu’ils sont éloignés de ceux-ci par la distance par exemple, n’y participent pas directement. Néanmoins, peu importe la raison, peu importe si cette histoire se base sur des faits réels ou non, le principe est toujours le même : provoquer une émotion là où il n’en existait pas.

Raconter une histoire, c’est créer de l’émotion à partir de rien. Et précisément, l’auteur écrit des histoires. Son travail consiste donc, principalement, à créer de l’émotion à partir de rien.

Cela devient d’autant plus vrai lorsque l’on considère que l’auteur n’écrit pas seulement des histoires, mais qu’il écrit des récits. Je l’ai dit dans mes précédents articles, un récit n’est pas une simple histoire, il s’agit d’une œuvre d’art construite, articulée et narrée dans le but spécifique de créer des émotions précises. Dans un récit, la suite d’événements que l’on raconte n’est plus l’objet de l’histoire, c’est juste un prétexte pour créer l’émotion, la sensation souhaitée.

Pour écrire un récit, il ne suffit donc pas de se contenter d’une suite d’événements. Il faut magnifier celle-ci, la transformer, la recréer, la reprendre et la reformuler afin de provoquer des émotions précises, de s’assurer que son public – quel qu’il soit – ressente précisément ce que l’on veut qu’il ressente.

Ainsi, il ne s’agit jamais de retranscrire des faits, de relater la réalité ou quoi que ce soit de ce style-là. Bien au contraire, tout le travail de l’auteur consiste justement à magnifier les événements, à les transformer, à les moduler comme il l’entend afin de provoquer les émotions qu’il souhaite créer chez son public. Qu’il imagine lui-même ou non les événements qu’il raconte, son rôle est toujours d’en créer une version artistique et non une représentation fidèle.

En somme, il cherche à présenter une version magnifiée, volontairement erronée de son histoire, afin que celle-ci provoque des émotions précises, toujours à partir de rien.

Et ce qui fait la qualité de son récit, je l’ai déjà dit, ce n’est pas la suite d’événements qu’il raconte, la cohérence de celui-ci, sa proximité avec la réalité que l’on connaît, ou même l’appréciation que le public en a. Ce qui fait un bon récit, c’est précisément lorsque l’auteur a réussi à créer chez son public les émotions précises qu’il voulait provoquer en lui. Donc, mieux il transformera le fil des événements pour servir ses intérêts, plus il sera bon.

 

Je vais donc résumer un peu tout cela et m’arrêter un instant sur ce que je viens de dire.

Dans un premier temps, j’ai dit que le travail de l’auteur, parce qu’il raconte des histoires, est de provoquer des émotions là où il n’y en a pas. Et ensuite, j’ai surenchéri en disant que l’auteur, lorsqu’il travaille, transforme volontairement la suite d’événements qu’il raconte pour en créer une version erronée, mais magnifiée en termes d’émotions.

En somme donc, le rôle de l’auteur, c’est de créer des émotions à partir de rien, et de raconter des histoires qui sont fausses ou faussées par essence, mais « belles » (ou plutôt embellies). Qu’est-ce que cela veut dire exactement ?

Cela veut dire qu’un auteur ne raconte jamais d’histoire vraie – peu importe ce qu’il en dit ou ce que les autres en disent. Un auteur ne raconte jamais que du faux ou du faussé, de vastes mensonges choisis avec attention, construits de toute pièce et narrés spécifiquement pour créer de l’émotion là où il n’en existait pas avant. Et le pire, c’est que tout le monde le sait.

Lorsque vous regardez un film, lorsque vous lisez un livre, lorsque vous jouez à un jeu vidéo ou que vous allez au théâtre, vous savez bien que tout cela est faux, que c’est un mensonge imaginé de toute pièce ou, au mieux, une version magnifiée, romancée de la véritable histoire. Vous ne vous dites à aucun instant que les acteurs sur la scène sont les personnages qu’ils interprètent. Vous savez bien, si l’un des personnages commet un meurtre par exemple, que ce n’est pas vrai, et vous ne vous précipitez pas sur la scène pour aider la victime. Oui, vous savez, quoi qu’il arrive, que l’histoire que l’on vous raconte est fausse, que ce n’est qu’un mensonge.

Or, vous ne pourriez ressentir d’émotion devant un récit si vous ne croyiez pas en sa réalité. Tant que vous ne plongerez pas dans l’univers d’une œuvre, tant que les personnages ne vous paraîtront pas « vrais » ou « véridiques », vous ne ressentirez pas la moindre émotion pour ce qui leur arrive.

Et c’est là toute la difficulté de l’exercice. Tout le monde sait que l’histoire que raconte l’auteur est un odieux mensonge, mais il le fait si bien, qu’on accepte d’y croire. Et donc, le travail de l’auteur, c’est de raconter des mensonges, ou des versions très personnelles de la vérité (ce qui revient au même) et de faire croire à ceux-ci… alors que tout le monde sait pertinemment que ce sont des mensonges.

 

Etrange ? Peut-être pas tant que ça en réalité.

Repensez aux illusionnistes, aux prestidigitateurs. Ces artistes fonctionnent précisément de la même manière pour réaliser leurs performances. Tout le monde sait pertinemment qu’il y a un truc, une astuce, quelque chose que l’on ne voit pas, mais qui permet d’expliquer très rationnellement le phénomène qu’ils prétendent créer. D’ailleurs, les spectateurs viennent généralement à leurs représentations pour cela : parce qu’ils espèrent repérer le truc, être ceux qui découvriront l’astuce, verront les fils invisibles.

Et naturellement, les tours les plus impressionnants sont toujours ceux qui bluffent le public au point que celui-ci s’interrogerait presque sur ce qu’il a vu. Pas nécessairement ceux qui demandent le plus de moyens, pas ceux qui sont les plus drôles. Non, ceux qui sont si bien réalisés qu’on en viendrait presque à croire qu’il y avait vraiment de la magie à l’œuvre, parce qu’on ne peut pas vraiment expliquer cela autrement.

Quelque part, c’est d’ailleurs ce que nous recherchons dans ces spectacles : le mensonge. Nous voulons être bluffés, nous voulons être pris de courts, impressionnés, surpris par les tours qu’on nous joue. Et les prestidigitateurs, bien conscients de cela, font alors tout pour que le mensonge paraisse aussi réel que possible. Ils déploient alors mille techniques pour nous distraire, pour attirer notre attention au mauvais endroit, pour que l’on ne devine pas le truc.

Et bien l’auteur fonctionne exactement pareil. Comme pour le prestidigitateur, le public de l’auteur sait qu’on lui ment et recherche cela. Mais il veut aussi croire à ce qu’on lui raconte, il veut pouvoir s’immerger dans le récit qu’on lui sert, afin de ressentir les émotions désirées. L’auteur se doit donc de déployer tous les artifices, toutes les techniques, toutes les astuces pour faire croire à son mensonge.

D’une main, il vous distrait, tandis que de l’autre, il prépare son twist… Cela vous rappelle quelque chose ?

 

Alors oui, si je devais décrire la nature du travail de l’auteur, je dirais que celui-ci est avant tout un affabulateur, un menteur : un illusionniste. Son rôle est de faire croire au public que tout ce qu’on lui raconte est vrai, alors qu’il sait pertinemment que c’est faux. Et de fait, l’auteur ne créée jamais que du faux.

Et toutes les techniques, toutes les méthodes que je compte vous transmettre à travers ces articles, viseront simplement à vous aider à créer le mensonge le plus efficace pour faire ressentir des émotions, le meilleur mensonge possible.

Ne l’oubliez jamais. Je ne suis pas là pour vous apprendre à retranscrire le plus fidèlement possible la réalité, mais bien pour vous aider à faire croire aux autres que vous le faites. Je ne suis pas là pour vous apprendre à relater des faits, je veux vous apprendre à fausser de A à Z pour arranger vos intentions.

Mon rôle à moi, c’est de vous apprendre à réaliser des tours de magie.

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2 réflexions sur “L’auteur, ce grand illusionniste

  1. Pingback: Chers auteurs, vous allez en chier ! | Story Teller

  2. Pingback: Qu’est-ce qu’un auteur ? | Story Teller

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