Qu’est-ce qu’un récit ?

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Dans mon dernier article, je me suis interrogé sur les raisons qui poussaient un auteur à prendre sa plume, à raconter des histoires. Et j’en suis arrivé à la conclusion qu’un auteur, en choisissant ce type de communication pour transmettre son message, cherchait en réalité à toucher émotionnellement son public, à en appeler à ses sentiments et à ses sensations plutôt qu’à sa raison. L’objet d’un récit doit donc être, en toute logique, de provoquer des émotions chez le spectateur ou le lecteur.

La question qu’il revient alors de se poser dorénavant est : qu’est-ce qu’un récit ? Que fait l’auteur, exactement, lorsqu’il « raconte une histoire » ? En quoi son travail se différencie-t-il de celui de l’historien, du rapporteur ou même d’un témoin ? Que fait-on exactement lorsque l’on dit que l’on « écrit » ?

Je le disais dans l’article précédent, tout le monde, quotidiennement, raconte des histoires. Vous ne vous vous en rendez peut-être pas compte, mais vous le faites presque en permanence. Au moins aussi souvent que vous mangez, vous racontez ou consommez des histoires. Vous le faites lorsque vous racontez votre journée à vos proches, lorsque vous leur parlez de ce collègue qui est arrivé en retard, ou de la dernière blague que vous a sortie votre voisin. Vous le faites lorsque vous postez un statut sur les réseaux sociaux narrant tel ou tel événement, aussi insignifiant soit-il. Vous le faites lorsque vous inventez des excuses pour ne pas aller dîner chez vos beaux-parents ou encore lorsque vous souhaitez expliquer pourquoi l’arrière de la voiture est à moitié enfoncé dans le mur du garage. Parfois même, on pourra vous prendre à tenter de raconter à vos amis les histoires que d’autres vous ont racontées : l’intrigue d’un film que vous avez vu, ou celle d’un livre que vous avez lu, une blague que vous avez entendue ou même une chanson que vous auriez écoutée.

D’autres ont même des métiers qui consistent essentiellement à raconter des histoires. L’historien, en premier lieu, qui tente de reconstituer les vestiges du passé pour tenter de comprendre le fil des événements qui a conduit jusqu’à nous. Le journaliste, qui vous rapporte les nouvelles du jour et relate toutes ces histoires qui se passent parfois à l’autre bout du monde ou justement si étonnantes parce qu’elles se déroulent juste à côté de chez vous. Et bien d’autres encore, en dehors de l’auteur, racontent des histoires.

Et pourtant : aucune de ces activités ne s’apparente à ce que l’on désigne communément comme « l’écriture ». Lorsque vous racontez votre journée, vous « n’écrivez » pas. Lorsque vous relatez le dernier film que vous avez vu, vous « n’écrivez » pas. Lorsque l’historien nous explique le déroulement de telle ou telle bataille, il « n’écrit » pas davantage. Et lorsque le journaliste tente de vous faire parvenir les détails de tel ou tel événement, il « n’écrit » pas non plus.

Certes, certaines de ces activités peuvent effectivement comporter une large part de « rédaction » que l’usage a parfois tendance à appeler « écriture ». On dira ainsi « J’écris un article sur le festival de Cannes » ou encore « Elle écrit un livre sur l’évolution des codes vestimentaires au Moyen-Âge ». Néanmoins, pour ma part, je tiens à faire la distinction entre les deux activités car, fondamentalement, elles n’ont pas le moindre rapport. Un auteur ne fait tout simplement par le même travail qu’un journaliste ou qu’un écrivain : cela va au-delà ; ou plutôt : cela cherche à atteindre un autre objectif.

Il convient donc de s’interroger sur cette différence : que fait l’auteur ? et que font tous les autres alors, s’ils n’écrivent pas ?

Une réponse intuitive serait de dire que l’auteur, lorsqu’il écrit, invente : que l’écriture a d’abord quelque chose à voir avec l’imagination. Et cela fait sens dans une certaine mesure : après tout, les auteurs écrivent principalement des fictions, c’est-à-dire des récits d’invention qui n’ont jamais existé, malgré des ressemblances plus ou moins grandes avec des phénomènes réels.

Mais cette idée reçue est évidemment fausse. De nombreux auteurs s’attèlent tous les jours à narrer des faits réels justement. Il y a ceux qui cherchent à conter des événements historiques, ceux qui s’inspirent de faits divers et même ceux qui n’hésitent pas à faire de leur propre vie des histoires accessibles à tous. Ces récits sont nombreux, parfois même incontournables dans le paysage artistique et nul ne pourra nier que leurs auteurs les ont bien « écrits », qu’il s’agisse de littérature, de cinéma ou même d’œuvres d’art à part entière.

Et pourtant même eux ne sont pas des historiens. Les historiens ne voudraient pas qu’ils se présentent ainsi et je crois pouvoir affirmer qu’eux-mêmes ne voudraient pas être confondus avec les historiens.

Pour bien comprendre la différence entre le travail de l’auteur et celui de l’historien, intéressons-nous donc au travail de l’historien.

L’historien est avant tout un scientifique. S’il cherche effectivement à « raconter une histoire », sa véritable vocation est d’exposer des faits avérés. Il va constater certaines choses, faire des découvertes, émettre des théories à ce sujet, puis chercher des preuves, des indices, expérimenter afin de valider ou invalider ses théories. Au final, l’historien ne cherche pas réellement à provoquer des émotions chez son public ; son objectif est surtout de nous informer sur des faits du passé, afin que l’on puisse connaître la vérité sur ce grand récit qu’est l’aventure humaine.

Le journaliste, lui aussi, a cette vocation d’informer. Lorsqu’un événement a lieu, il va alors, comme l’historien, chercher autant de preuve que possible, collecter tous les indices qu’il pourra pour retracer le fil de la vérité et ensuite nous transmettre ses découvertes.

Et c’est finalement aussi ce que vous faites lorsque vous racontez votre journée, ou même lorsque vous tentez de narrer une histoire qu’on vous a raconté au préalable. Là encore, vous cherchez à reprendre les faits et à informer votre audience quelle qu’elle soit. Même si le but est bien de faire rire, ou de toucher émotionnellement les autres, lorsque nous racontons de telles histoires, nous cherchons avant tout à informer (ou à désinformer, dans le cas où nous mentirions) les autres à propos d’événements que nous avons vécus ou dont nous avons connaissance.

Or, le but d’un auteur, n’est pas d’informer, ou du moins, ce n’est pas ce qui constitue l’essence de son travail selon moi. Et ce pour une raison simple : un auteur, c’est avant tout un artiste. Et par conséquent, « écrire » consiste essentiellement à créer une œuvre d’art, ce qui suppose un objectif, un résultat, une façon de travailler très différente.

Pour bien comprendre ce que je veux dire par-là, il faut que je m’arrête un instant pour définir le concept même « d’œuvre d’art ». Néanmoins, c’est un sujet à part entière qui divise encore beaucoup les philosophes les plus aguerris et je n’ai pas la prétention de pouvoir apporter une réponse définitive, universelle et absolue à cette question. Plus encore, débattre sur la question, aussi intéressante soit-elle, nous écarterait bien trop du sujet et je préfère donc ne pas me perdre dans une telle dissertation. Je vais donc simplement vous rappeler une fois de plus que ces articles ont pour vocation de vous familiariser avec ma vision personnelle de l’écriture, avec ma méthode, mes théories ; et il me semble donc logique, de ce point de vue-là, que vous donne ma propre définition de « l’art », à partir de laquelle je construis mes théories sur l’écriture, et de passer directement à la suite (nous en débattrons autant que vous le désirerez dans les commentaires).

Selon moi, donc, est « art » toute création qui ne répond pas à une logique fonctionnelle, mais esthétique.

Pour prendre un exemple simple : si vous construisez une chaise afin d’avoir un support sur lequel vous asseoir, vous ne faites pas de l’art. Cette création a une vocation purement fonctionnelle. En revanche, si vous souhaitez donner à cette chaise une apparence agréable à l’œil, vous dépassez cet aspect fonctionnel et vous cherchez à rendre l’objet esthétique : vous faites de l’art. Ce n’est pas la chaise qui est une œuvre d’art, c’est son design qui l’est.

Prenons un autre exemple. Construire une maison, un bâtiment, pour abriter des gens ou des bureaux, ce n’est pas faire une œuvre d’art. Y rajouter des colonnes grecques pour rende l’ensemble plus impressionnant et des sculptures pour attirer l’œil : c’est de l’art.

Et bien lorsque l’on raconte une histoire, le principe est le même. Si vous cherchez à relater des faits, que votre but est simplement d’informer, de transmettre une suite d’événements dont vous avez connaissance : votre geste sera purement fonctionnel. Même si cela provoque des émotions chez votre public (c’est l’essence même d’une histoire après tout), votre objectif a été purement informatif, vous vous êtes contentez de transmettre votre message, votre acte est fonctionnel, ce n’est pas de l’art.

Vous créez une œuvre d’art à partir du moment où vous cherchez à réellement magnifier cette histoire, où vous essayez volontairement de lui donner des couleurs pour renforcer les émotions que l’on peut ressentir en l’entendant, où vous cherchez à aller au-delà de la simple transmission d’information ; lorsque votre but est davantage l’impact émotionnel produit que les faits que vous relatez.

Un auteur, lorsqu’il écrit, ne se contente donc pas de raconter une histoire : il doit construire et narrer ce que je vais appeler un « récit ».

Ainsi, un récit ne se contentera pas d’être une suite d’événements, un enchaînement plus ou moins logique de situations. Un récit, c’est avant tout une histoire qui a été délibérément construite et narrée pour avoir un impact émotionnel précis, qui magnifie les événements et les situations, les déforme, les transforme dans une démarche plus esthétique que fonctionnelle.

Bien entendu, l’exemple le plus flagrant du récit, c’est la fiction : une histoire inventée de toute pièce ne peut avoir vocation à informer sur des faits réels. Mais cela va aussi bien au-delà de la simple fiction. Rien n’empêche concrètement un récit de ne jamais relater que des faits avérés : ce qui en fait un récit sera alors la façon dont ils sont relatés. Souvent, l’auteur aura adopté le point de vue de l’un des protagonistes afin de vous familiariser avec cette vision des choses ; ou alors il aura passé sous silence certains événements pour rendre l’histoire plus captivante, plus agréable à suivre ; ou peut-être aura-t-il saisi cette occasion pour porter un regard critique sur ces événements et ainsi vous pousser à éprouver telle ou telle émotion à leur égard.

Là où l’historien tentera d’exposer les faits, tous les faits et rien que les faits ; l’auteur, par ses choix, aura guidé l’impact émotionnel de cette histoire et en aura ainsi fait un récit.

Un récit, c’est donc une histoire esthétisée, qui dépasse son rôle informatif ou l’écarte complètement, afin de se concentrer sur l’impact émotionnel qu’elle transmet. Et mon objectif, avec ces articles, sera de vous donner les armes pour construire et narrer des récits, et pas seulement des histoires.

 

Je tenais à rappeler cette dimension artistique du récit, car à mon sens, trop d’auteurs oublient aujourd’hui cette dimension de l’écriture, cette nécessité de magnifier, de guider l’impact émotionnel que l’on souhaite créer. Même dans les productions les plus fortunées, même dans les récits les plus populaires, il m’arrive d’éprouver de véritables manques vis-à-vis de cette démarche artistique.

Je pourrais bien entendu citer ces films historiques qui, à trop vouloir respecter l’Histoire, finissent par être lents et lourds. Ou, plus généralement, ces biographies, qui tentent de nous raconter toute une vie et finissent par contenir trop choses. Mais cela s’étend aussi souvent à la fiction elle-même : je vois souvent des récits davantage chercher à nous faire comprendre une suite d’événements qu’à nous captiver avec leur histoire.

C’est un travers auquel il faut, à mon avis, faire très attention. N’oubliez pas, lorsque vous écrivez, votre objectif ne doit jamais être d’informer : vous devez avoir une démarche artistique, chercher à créer un impact émotionnel précis. Si votre but est d’informer, rédigez plutôt un livre d’Histoire : cela vous imposera au moins une rigueur scientifique qui vous permettra d’être le plus précis possible.

En somme : n’oubliez jamais, même lorsque vous narrez des faits réels, l’aspect artistique de votre entreprise.

 

Et je conclurai cet article en vous confirmant que oui, vous avez parfaitement raison : il arrive parfois qu’en racontant votre journée, qu’en écrivant un livre d’Histoire ou même un article de journal, on finisse bien par créer un véritable récit. En grossissant les traits pour rendre l’incident plus drôle ou plus choquant par exemple, en narrant les faits historiques dans un ordre précis et étudié pour créer l’impact souhaité, ou encore en cherchant à captiver l’attention du public sur les nouvelles du jour.

Mais cela n’enlève rien au propos que je tiens ici. Encore une fois, un récit aura un impact émotionnel plus fort et si c’est cela que vous cherchez en racontant votre histoire, alors c’est bien que, quelque part, vous avez une âme d’artiste.

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