Vu : Chez Nous

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Bonjour, bonjour !

Mercredi dernier, au cinéma, je suis allé voir Chez Nous de Lucas Belvaux et très honnêtement, je ne sais pas bien quoi vous dire…

Chez Nous, c’est l’histoire d’une femme à qui l’on propose de se présenter aux élections municipales en tête d’une liste du Bloc Patriotique (comprenez « Front National ») et qui accepte. Le film tend à nous expliquer tant les raisons d’un tel choix que les conséquences qui en découlent.

De mon côté, j’étais très intéressé par le sujet et assez curieux de voir ce qu’avait à nous proposer un film aussi engagé à quelques semaines à peine des élections présidentielles. Le fait est assez rare en France pour qu’on le remarque et il fallait un certain courage à Lucas Belvaux pour faire cette démarche. Et de ce point-de-vue, le film a parfaitement rempli son contrat : il se montre très instructif et très juste quant à son traitement de la vie politique française actuelle (ou en tout cas, il fait un très bon travail à prétendre que c’est ce qu’il dépeint). Si vous voulez un aperçu de comment se déroulent les choses en politique, et notamment du côté de ces partis particuliers, je pense que ce film vous en donnera une très belle idée.

Et de manière générale, le film est bien fait. Il est d’abord bien réalisé, bien filmé. Il s’ouvre par exemple sur un ensemble de plans destinés à nous présenter la réalité urbaine de la ville dans laquelle va se dérouler l’intrigue, ce qui pose immédiatement l’ambiance de « France Profonde » dont on nous parle ensuite tout au long de l’histoire. De même, les acteurs sont tous très bons dans leurs rôles, aucun ne sonne faux ou n’apparaît comme une erreur de casting. La technique est excellente…

Au niveau de l’histoire, on sent la même précision que dans tout le reste. Les personnages sont tous très bien construits, tous intéressants (quels que soient leurs opinions). L’intrigue est logique, bien construite et permet de bien saisir tous les aspects d’une campagne politique.

En somme donc, le film est « bon », dans ce sens qu’il est bien fait, qu’il témoigne d’une certaine maîtrise et qu’il permet bien de rendre compte du sujet qu’il aborde. En cela, il pourra être intéressant, voire édifiant pour certains des spectateurs. Mais, pour être tout à fait honnête, ce film est loin d’être une réussite pour autant.

En fait, à trop vouloir rester factuel et réel, j’ai l’impression que Lucas Belvaux a perdu le sens de ce qui rend une histoire touchante, forte et intéressante. Le récit qu’il nous raconte est bien construit, bien travaillé et bien réalisé. Mais il est aussi très « plat », très « commun » et ne cherche pas vraiment nous entraîner corps et âme dans une aventure cinématographique. Il se contente de dépeindre une réalité et tout cela manque finalement d’émotion, de force, de caractère. Même si l’on comprend les raisons qui poussent l’héroïne à accepter de se présenter à l’élection, on ne nous fait à aucun moment ressentir que c’est un projet auquel elle croit, qui la tient au corps, qu’elle est prête à défendre envers et contre tout. Au contraire, le personnage accepte la proposition sans grande conviction, presque « pour voir ». Ce manque d’implication du personnage n’invite par conséquent pas à entrer pleinement dans le film. Et du coup, si le propos est intéressant, d’un point de vue narratif, le film laisse quelque peu à désirer et pourra sans aucun doute paraître long au bout d’un moment.

On pourrait le comparer à un film comme La Vague, qui lui aussi tend à dépeindre les raisons qui poussent les individus à se rallier à un projet extrémiste. La différence, c’est que dans La Vague, on prend beaucoup de temps pour nous montrer tous les bénéfices que tirent les élèves du projet, l’engouement du professeur pour ce qu’il essaie de créer. Le message passe alors avec beaucoup plus de force, car on nous donnerait presque envie de rejoindre un mouvement tel que celui-ci, avant de nous en montrer les dérives. L’histoire nous touche, nous transporte, car elle nous montre les réalités humaines qui se cachent derrière ces phénomènes.

Mais dans Chez Nous, tout reste très informatif, on nous explique tout, on nous décrit les choses, mais on ne ressent pas vraiment les histoires personnelles qui poussent des millions d’électeurs à choisir ces camps politiques. On nous invite à être des spectateurs attentifs, des observateurs, mais on ne cherche à aucun moment à nous montrer que « ça pourrait être nous », ce qui est au cœur de l’art de raconter des histoires.

Car oui, au final, c’est un peu triste, mais les responsables politiques du Front National, qui critiquent le film sans même l’avoir vu, ont raison sur un point : Lucas Belvaux fait partie d’une sorte d’élite culturelle et intellectuelle, souvent parisienne, qui a quelque peu tendance à regarder « le peuple » comme une entité étrange, différente. Il n’y a qu’à regarder l’objet même de son film : il cherche à décrire, à analyser, à comprendre, à expliquer. Il se place déjà dans une démarche de sociologue plutôt que de cinéaste, il raconte son histoire en s’assurant d’être « extérieur » à celle-ci (peut-être par prudence, ou peut-être parce qu’il s’estime être « au-dessus de tout ça »). Et ce positionnement tend à rendre le film beaucoup moins fort, beaucoup moins intéressant aussi et finalement, beaucoup moins engagé qu’il n’y parait. Car ce que Chez Nous voudrait décrire et comprendre, c’est quelque chose que des millions de français expérimentent déjà. Et même si ce n’est pas volontaire, on pourrait presque sentir une pointe de mépris pour « ces gens-là ».

Mais allons plus loin. Je trouve le film particulièrement pessimiste et défaitiste vis-à-vis de la politique. Car s’il cherche à montrer les excès et les dérives d’un parti tel que le « Bloc Patriotique », à nous présenter l’envers du décor qui se cache (ou se cacherait) sous ces belles paroles, le film n’essaie à aucun moment de racheter les autres partis politiques pour autant, ni à les défendre un seul instant face aux accusations qu’on formule à leur encontre. Plus encore, le film s’avère assez critique vis-à-vis des personnes elles-mêmes, qui ne se rachètent pas, cèdent facilement à la violence et aux préjugés, et qui, au vu de la dernière scène, ne changeront jamais. Au final, on ne peut sortir de Chez Nous qu’avec un goût amer : la politique régalienne a échoué, ceux qui prétendent changer le système sont tous pourris et même ceux que vous croyez être des gentils garçons sont en réalité des salauds… Donc, finalement, quel espoir a-t-on pour changer les choses ?

Du coup, oui, si le film reste intéressant à voir, car il peut effectivement informer sur des pratiques politiques malheureusement bien réelles, il est, d’un point-de-vue cinématographique, pas vraiment à la hauteur. Revoyez donc La Vague, beaucoup plus fort et beaucoup plus instructif sur les dangers de l’extrémisme.

Petite parenthèse pour répondre à un argument parfaitement ridicule qu’emploient les responsables politique du Front National pour dénigrer le film. Ils affirment que c’est un scandale que de l’argent public ait été dépensé pour soutenir un film qui va clairement à l’encontre de l’un des partis politiques les plus importants du pays et surtout, d’un parti politique opposé au pouvoir en place… Cela ne tient cependant qu’à un effort de désinformation totale ou à un manque flagrant de connaissance quant aux modes de financement du cinéma français.

Il faut bien comprendre que l’Etat n’injecte jamais (du moins à ma connaissance) d’argent dans l’audiovisuel. Ce n’est donc pas l’argent du contribuable qui est impliqué ici. Certes, le film, comme beaucoup d’autres en France, a pu être réalisé grâce à des subventions attribuées par des organismes publics. Mais la réalité est que ces subventions proviennent entièrement de taxes prélevées, non pas sur vos revenus ou autre, mais sur les revenus de l’audiovisuel en lui-même (les places de cinéma et la redevance télévisuelle principalement). En d’autres termes, l’Etat ne fait que redistribuer l’argent que rapporte cinéma et la télévision plus équitablement entre les créateurs, afin de diversifier notre production nationale et rien de plus.

On peut certes juger de la nécessité ou de l’efficacité d’une telle façon de procéder, mais dire qu’on paye des impôts pour financer des films de propagande est totalement faux.

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Harry Potter à l’école de l’adaptation : les différents supports

Bonjour, bonjour !

Aujourd’hui, j’aimerais vous poser une question un peu personnelle : et vous, qu’est-ce que vous écrivez en général ?

Moi, personnellement, j’écris principalement des romans. En ce moment, j’essaie même d’écrire une série littéraire (c’est comme une série télé, sauf qu’il faut la lire). Parfois, j’essaie aussi d’écrire des pièces de théâtre, des jeux-vidéo ou des bandes dessinées. Mais le plus souvent, quand je n’écris pas de roman, j’écris des scénarios de film ou de série (surtout depuis que j’ai été accepté en école de cinéma d’ailleurs).

Le problème, c’est que mon genre de prédilection, c’est le genre, soit le fantastique, la fantasy, la science-fiction, l’anticipation et tout le tralala. Or, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais en France, le genre, c’est pas encore ça. L’année dernière (en 2016), on a produit moins de dix films de genre en tout et pour tout et à chaque fois avec un budget serré. Les Etats-Unis eux, pendant ce temps-là, en ont exporté chez nous plus d’une cinquantaine, portés par des budgets se comptant en dizaines de millions de dollars. Autant dire que je ne suis pas né du bon côté de l’Atlantique…

Du coup, souvent, j’entends des gens me dire, quand je leur parle de mes projets les plus ambitieux : « pourquoi tu n’essaie pas d’en faire des romans ? » Et après tout, c’est vrai, si on produit peu de film ou de série de genre en France, côté littérature, on n’est pas en reste. Du coup, si je veux vraiment raconter ces histoires, pourquoi ne pas tenter ma chance de ce côté-là ?

Et bien tout simplement parce qu’un film, ce n’est pas un roman. Quand j’invente une histoire que je veux raconter en film, c’est parce que j’estime qu’elle ne peut être intéressante qu’en film, si elle est portée par des images, de la musique etc. En faire un roman, ce serait perdre une grande partie de son intérêt et il faudrait que je la transforme presque entièrement pour qu’elle soit réellement intéressante à lire. Quitte à devoir dépenser autant d’énergie, je préfère amplement me battre pour en faire des films…

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Pour bien comprendre ce que j’avance avec mon histoire, je vais prendre l’exemple de la sage Harry Potter. Comme vous le savez, Harry Potter, à la base, c’est une série de 7 romans écrits par J.K. Rowling, qui a ensuite été adaptée au cinéma dans pas moins de 8 films par les Studio Warner Bros.

Souvent, ce que j’entends au sujet de cette saga, c’est que les gens préfèrent les livres : soit parce que les films ne respectent pas assez la trame originale, soit parce qu’ils ne regorgent pas d’autant de détails que les romans. Et, en soi, je peux très bien comprendre ce second argument. Quand on aime Harry Potter, en général, on aime surtout l’univers de l’œuvre, on rêve d’aller à Poudlard, de faire du Quidditch, d’avoir une baguette magique, de suivre un cours de potion, d’enchantement ou de métamorphose. Là-dessus, c’est indéniable, les livres sont infiniment plus riches de détails que les films… et c’est bien normal.

Les livres ne subissent pas les mêmes contraintes que les films. Ils sont plus libres, n’ont pas besoin d’être limités en nombre de pages, peuvent donc se permettre d’être plus longs et de raconter plus de choses. De même, lorsque l’on écrit un livre, il n’y a pas à s’inquiéter des contraintes techniques ou financières propres à la production d’un film.

Les films en revanche, pour tout un tas de raisons, qu’elles soient artistiques ou pratiques, ne peuvent se permettre d’être trop longs, ou d’avoir un rythme trop décousu. Par conséquent, lorsqu’il a fallu écrire l’adaptation, les scénaristes ont dû faire des choix : raccourcir l’intrigue, retirer des éléments de celle-ci, appauvrir l’univers, afin de concentrer l’attention des spectateurs sur ce qui importait réellement.

Mais est-ce réellement un mal ? Car au final, de mon côté, je trouve que les films ont apporté beaucoup de choses que les livres n’auraient jamais pu apporter. Par exemple, je trouve désormais parfaitement futile de parler de Quidditch en dehors des salles de cinéma. De même, les duels de magie sont tout de même infiniment plus classe à l’écran que sur le papier. Et de manière générale, les films ont rendu l’univers de Poudlard beaucoup plus tangible pour les spectateurs du monde entier, en nous donnant une référence visuelle commune pour tout ce qui se trouve dans les livres.

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Pour résumer, je ne pense pas qu’il faille préférer les livres aux films, ou l’inverse. De mon point de vue, ce sont tout simplement des œuvres différentes, qui racontent globalement la même histoire, chacune avec ses avantages et ses inconvénients. Et d’un point de vue plus pragmatique et plus professionnel : je trouve ces adaptations excellentes, précisément parce qu’elles n’ont pas cherché à respecter l’œuvre originale outre mesure et se sont attachées à constituer des œuvres nouvelles, beaucoup plus adaptées au support cinématographique justement, ce qui n’aurait pas été possible sans une réécriture quasi-complète de l’histoire originale.

Revenons-en à mon problème initial et ces histoires filmiques qu’on me suggère de transformer en romans. Si je décidais effectivement de les adapter et d’en faire des romans, il faudrait, comme pour l’adaptation de Harry Potter, que je réécrive complètement l’histoire afin de coller au nouveau support. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’écrire un livre intéressant, c’est très différent d’écrire un film intéressant.

Tout d’abord, un livre n’a pas accès à l’image. L’ensemble de son récit ne peut reposer que sur les mots, l’usage de la langue. Ce qui nous plait dans un roman, en dehors de l’histoire, c’est le style, le vocabulaire employé, la précision avec laquelle les descriptions nous rappellent la réalité, les jeux de mots etc. Dans un film, à l’inverse, chaque scène doit soudain avoir un intérêt visuel, on peut aussi y ajouter de la musique et le jeu des acteurs compte pour beaucoup. On peut même aller plus loin, on ne consomme pas du tout les romans de la même manière que les films. Un roman, c’est fait pour être lu sur le long terme, en plusieurs fois, c’est donc divisé en chapitres qui permettent d’espacer la lecture au besoin. Les films, en revanche, sont conçus pour être vus d’un bout à l’autre, sans la moindre interruption : il faut donc faire très attention au rythme et aux transitions entre les scènes. Et beaucoup d’autres éléments entrent aussi en jeu, comme l’aspect technique et matériel d’un film ou son coût financier, autant d’éléments qui n’existent quasiment pas dans l’écriture d’un livre.

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En somme, si tôt que l’on veut adapter un roman en film ou un film en roman, il faut faire attention à tous ces détails. Il ne suffit pas de prendre les scènes préexistantes et de les retranscrire. Car certaines choses, qui peuvent être très intéressantes au cinéma, ne le seront pas du tout en roman, et inversement. Par exemple, un personnage se lançant dans une longue introspection, c’est très captivant dans un livre, mais pour le rendre intéressant à l’écran… bon courage ! De même, la beauté d’un paysage est une chose très abstraite dans un livre. Dans un film, il suffit d’un plan pour régler le problème.

Le plaisir que l’on ressent en lisant un livre n’est tout simplement pas le même que le plaisir que l’on ressent en regardant un film. Et à partir de là, il devient parfaitement vain d’essayer de faire d’essayer de faire ressentir à un lecteur les sensations que l’on a devant un film, et tout aussi vain d’essayer de faire ressentir à un spectateur ce que l’on ressent en lisant un roman.

Ainsi lorsqu’on fait une adaptation d’un support à l’autre, l’important, ce n’est pas de rester fidèle au support original, car la plupart des aspects intéressants de l’œuvre originale seront tout simplement impossible à retranscrire. Non, l’important, c’est avant tout de chercher à écrire une œuvre intéressante, adaptée au nouveau support, en choisissant avec soin ce qui peut être conservé et ce qui doit être retiré ou réinventé.

Il faut donc, dès que l’on commence à écrire, faire très attention aux supports pour lesquels on destine son histoire, car chacun a ses spécificités propres auquel il faut faire attention.

Chaque support, pour commencer, a ses avantages, ses forces. Un roman sera toujours plus libre. Les supports qui utilisent l’image donneront une sensation de réalité plus grande. A l’inverse, les autres feront davantage appel à l’imagination. Certains pourront être agrémentés de musique… etc.

Ensuite, chaque support a des inconvénients propres. Le roman ne peut utiliser que les mots et rien d’autre pour raconter son histoire. Un film doit avoir un rythme particulier et un intérêt visuel à chaque instant. Une bande dessinée doit faire très attention au dynamisme de sa mise en page. Les pièces de théâtres sont limitées en termes de décor, de personnages, d’effets spéciaux…

Enfin, et c’est triste à dire, il y a des questions financières que l’on ne peut négliger. D’un côté, avec l’arrivée du numérique, un roman a un coût de production ridiculement faible, accessible à tous. Mais dès que l’on commence à parler d’un film ou d’une pièce de théâtre, le budget atteint rapidement des sommes inimaginables. Et si vous désirez écrire un opéra, imaginez-vous qu’il faudra payer tout un orchestre à chaque représentation, en plus du reste. En somme, plus vous aurez de personnages, plus vous aurez de décors différents, plus votre histoire coûtera cher à produire et plus il sera difficile de la réaliser. Même si au final, on aimerait se dire qu’on peut écrire ce que l’on veut, et que rien n’est fondamentalement impossible à réaliser, gardez bien en tête que, selon le support, plus le projet sera ambitieux, moins il aura de chances d’aboutir.

Bref, autant de différences auxquelles il faut impérativement faire attention lorsque l’on commence à écrire et qui entraîneront nécessairement des écritures différentes, des produits différents à l’arrivée. Car une chose est certaine : plus votre histoire sera adaptée à son support, plus elle aura été écrite pour être, dès le départ, un roman, un film, un jeu-vidéo, une pièce de théâtre etc, plus le résultat final sera meilleur.

En tout, si l’on fait la liste de tout ce qui peut être raconté, on se rend compte qu’il n’existe réellement que sept supports différents pour raconter des histoires :

Le support littéraire : c’est-à-dire les histoires qui sont racontées uniquement avec les mots, l’usage de la langue, sans images, ni son, qui doivent être lues (romans, nouvelles, poèmes, séries littéraires etc.).

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Le support audio-visuel : c’est-à-dire les histoires qui sont racontées par un assemblage d’images animées (de vidéo) et d’une bande son (films, courts métrages, série télévisées, webséries, animation etc.).

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Le support du spectacle vivant : c’est-à-dire les histoires qui sont écrites pour être jouées directement devant les spectateurs lors de représentation (pièces, sketchs, opéras, ballets etc.).

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Le support graphique : c’est-à-dire les histoires racontées grâce à des successions d’images statiques, parfois accompagnées de textes (bande dessinée, manga, comics, romans graphiques etc.).

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Le support audio ou oral : c’est-à-dire les histoires qui ne sont racontées que par une bande son, le support le plus ancien qui existe (chansons, blagues, histoires racontées au coin du feu… etc).

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Le support ludique : c’est-à-dire les histoires qui sont racontées par le jeu (généralement le jeu de rôle sous toutes ses formes).

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Le support vidéo-ludique : c’est-à-dire les jeux-vidéo, le support le plus récent pour raconter des histoires.

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En elle-même, cette liste est appelée à évoluer au fil du temps, surtout avec l’arrivée de technologies nouvelles (la réalité virtuelle par exemple…). Il est assez étonnant de voir que certains supports tout à fait accessibles d’un point de vue technologique n’ont jamais été explorés : un support purement vidéo par exemple, sans le côté « audio », n’a jamais vu le jour ; dès que le cinéma a été inventé, on a cherché à y associer de la musique.

De mon côté, je vous invite bien évidemment à vous renseigner plus précisément sur chacun de ces supports, sur ce qu’ils apportent et les contraintes qui leur sont propres, avant de commencer à écrire. Comme je l’ai dit, chaque support entraînera une écriture différente, une histoire différente et il faut donc y réfléchir très en amont.

Si je me suis attardé sur cette question, c’est à la fois pour éveiller votre conscience professionnelle sur ce sujet, mais aussi, tout simplement, pour pouvoir vous dire qu’en théorie, mes conseils s’appliquent à tous les supports confondus. En effet, beaucoup de règles d’écriture, que ce soit dans les grands principes de la narration ou dans la construction d’histoire, ne changent pas réellement d’un support à l’autre. Et lorsque que c’est le cas, je me contenterai de le préciser directement dans l’article, voire de faire un article à part entière sur le sujet.

Car oui, au final, il construire et raconter une histoire, reste construire et raconter une histoire : quelque part, c’est toujours un peu la même chose…

Enfin, sauf en ce qui concerne les supports ludique et vidéo-ludique. Là, la donne change complètement en termes d’écriture. Dans tous les autres supports, le public est passif : l’histoire lui est donnée de A à Z, il n’a qu’à s’asseoir, écouter, regarder, lire… et c’est tout. Dans un jeu de rôle ou un jeu-vidéo, en revanche, le joueur est actif, il doit participer d’une manière ou d’une autre à l’histoire pour l’apprécier. Et ce simple fait change presque tout dans la façon d’écrire : si l’on n’est pas habitué, cela peut-être très perturbant. Il faut notamment faire appel à deux notions absolument essentielles : le game design et l’impératif d’action. Mais bon, c’est un sujet particulièrement vaste auquel j’y consacrerai bientôt un article à part entière.

Vu : L’Ascension

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Bonjour, bonjour !

Mardi dernier, au cinéma, je suis allé voir L’Ascension de Ludovic Bernard et s’il y a bien un film à voir en ce moment, c’est celui-là ! Il est vraiment très bon et vous mettra sans le moindre doute d’excellente humeur !

L’Ascension, c’est l’histoire de Samy, un jeune de banlieue au chômage, qui n’a jamais vraiment rien fait de sa vie et qui va, pour conquérir le cœur de Nadia, dont il est amoureux depuis le collège, aller gravir l’Everest. Au départ, c’est juste une blague. Alors que Nadia refuse ses avances, malgré l’affection qu’elle a pour lui (elle n’a pas envie de finir avec un bon à rien), il lui assure qu’il serait prêt à gravir l’Everest en son nom. Pour se débarrasser de lui, elle le met au défi : qu’il le fasse et elle acceptera de sortir avec lui. Elle ne pensait évidemment pas qu’il irait jusqu’à réellement tenter de gravir l’Everest pour elle…

Le film suit alors principalement Samy dans son aventure. Il n’a jamais voyagé, n’a pas la moindre expérience en tant qu’alpiniste, n’a pas d’argent pour payer l’aventure… Mais il est déterminé et va surmonter tous les obstacles qui se dressent sur sa route. Cependant, alors qu’il continue son ascension vers le toit du monde, on suit aussi ses parents, Nadia et le reste de la banlieue qui s’intrigue d’abord de son projet pour finir par le soutenir tout entière. On suit leurs inquiétudes lorsqu’il ne donne plus de nouvelles, leurs réactions face à cette tentative et à cette histoire touchante du gars qui est vraiment prêt à tout par amour… et il n’y a qu’une seule chose à dire : ce film est réussi, vraiment réussi.

Parlons rapidement, pour commencer de la réalisation et du reste. Déjà, tous les acteurs jouent très bien et sont parfaitement convaincants dans leur rôle. Il y a bien quelques gros plans face caméra qui m’ont un peu gêné (je n’apprécie pas tout à fait ce style), mais ils sont toujours justifiés et pour le reste, l’image est vraiment nickel. La lumière est superbe et la réalisation nous entraine avec brio à l’autre bout du monde. Je ne sais pas du tout où l’équipe du film est allée tourner (évidemment pas au sommet de l’Everest, c’est techniquement impossible d’y emmener tout une équipe de tournage), mais on y croit vraiment, d’un bout à l’autre. Et du coup, « L’Ascension » nous fait réellement voyager, nous donne le vertige et nous fait même ressentir toute la difficulté de l’exercice. Et en cela, c’est une vraie réussite.

Mais ce qui fonctionne surtout, c’est l’écriture.

Déjà, ce film n’est pas une simple comédie. Quoi qu’il soit drôle par moments et que la situation d’un banlieusard perdu au Népal puisse être un ressort comique, vous ne rirez pas aux éclats d’un bout à l’autre. Ce n’est pas l’objectif du film. En réalité, L’Ascension est ce que les américains appellent un « Cheer Movie », un film qui donne de l’espoir et de la joie. Vous savez, ce type de film où un héros paumé combat l’adversité envers et contre tout, le genre de film que l’on regarde en pyjama, avec un énorme pot de glace chocolat, histoire de se remonter le moral. Bref, son but premier est de vous donner le sourire, de vous donner de l’énergie, l’envie de réaliser vos projets, de surmonter les obstacles… Et de ce point-de-vue-là, c’est une réussite complète. Je suis ressorti de la séance avec une pêche incroyable !

Pour quoi ça fonctionne si bien ? Et bien je vais vous le dire : parce que le sujet est si simple qu’on s’y identifie immédiatement.

L’enjeu du héros est clair, limpide : il veut conquérir le cœur de la femme dont il est amoureux. Il n’y a pas plus simple et plus cliché, mais ça marche à tous les coups. Un enjeu amoureux est toujours très efficace car n’importe qui peut s’y identifier. Plus encore, son objectif est clair : gravir l’Everest, atteindre le sommet de celui-ci. On sait d’ors et déjà que le film ne s’achèvera pas tant qu’il ne sera pas sur le toit du monde et du coup, on a quelque chose à attendre tout le long de l’histoire : chaque scène est un pas de plus vers le sommet, un pas de plus vers l’objectif. Et surtout, son objectif va de pair avec un obstacle de taille : l’Everest ! Je veux dire, on sait tous la difficulté de l’exercice : des gens meurent en essayant d’atteindre le sommet, d’autres, surentraînés, n’arrivent jamais au bout et renoncent bien avant d’y arriver. Alors, un jeune homme de banlieue sans la moindre expérience en alpinisme ? On se demande sérieusement comment il va réussir.

Et finalement, c’est ça qui fonctionne. On sait pourquoi il le fait, quand il aura atteint son objectif et on voit tout ce qui se dresse sur sa route : une véritable montagne de défis à relever. Alors, du coup, c’est inévitable, on s’identifie immédiatement à lui et on a envie de le voir réussir, de le voir surmonter tous les obstacles et de prouver à tout le monde (et surtout à Nadia) de quoi il est capable.

Alors bien sûr, ça ne suffit pas. Car il faut maintenir cette identification, s’assurer que le spectateur ne s’ennuie pas en attendant que Samy atteigne le sommet. Parce qu’une suite répétée d’obstacles à surmonter, ça peut s’avérer vite ennuyeux. Mais le film, là encore, est parfaitement maîtrisé… dans sa simplicité. Les obstacles qu’offrent la montagne sont de plus en plus impressionnants, de plus en plus difficiles à surmonter. Si bien que, même s’il a été capable d’aller jusque là, on se demande toujours s’il va parvenir à aller au-delà. Plus encore, le film joue aussi beaucoup sur les relations qu’il développe avec les autres personnages qui font l’ascension avec lui : le jeune népalais qui l’aide à porter son matériel d’abord, mais aussi le guide français qui le chaperonne. Petit à petit, il va réussir à conquérir leur amitié et à leur prouver, à eux aussi, ce qu’il vaut vraiment. D’ailleurs, comme vous vous en doutez sûrement, ce voyage initiatique va le transformer petit à petit et l’aider à surmonter ses propres défauts, une autre évolution qui maintiendra l’attention du spectateur d’un bout à l’autre.

Enfin, il y a bien sûr la question de Nadia, de ses parents et de toute la banlieue qui se rassemble derrière lui. Car plus il monte, plus il convainc Nadia et plus celle-ci tombe réellement amoureuse de lui. Plus il monte, plus ses parents s’inquiètent et sont fiers de lui à la fois. Et plus il monte, plus son ascension devient un phénomène qui rassemble et plus les foules l’encouragent et se pressent derrière lui. Et plus il y a de gens pour attendre et espérer qu’il atteigne effectivement le sommet : leur intérêt, leurs joies et leurs inquiétudes sont éminemment communicatives et ne laissent pas le public indifférent.

Avec toutes ces évolutions, pourtant simples, évidentes et sans surprise, le film n’est pas ennuyeux un seul instant et nous donne envie de suivre cette progression.

Et ce n’est pas tout ! Car en plus de cela, tous les personnages sont réellement attachants : leurs caractères sont toujours marqués et provoquent des comportements assez comiques dans beaucoup de situations, ce qui ne manque pas de nous toucher. Je vais même plus loin : au final, tous les personnages se retrouvent eux-mêmes dans la quête de Samy. Tous s’y retrouvent car tous ont envie de prouver avec lui, qu’ils ne sont pas des bons à rien et qu’ils ont plus en eux que ce qu’on nous dépeint habituellement. Un thème présent tout au long du film, un thème simple, mais fort et qui vous parlera sans doute à vous aussi.

Et enfin, il y a la comédie, qui, bien qu’elle ne soit pas forcément centrale au film, reste présente tout du long et se montre tout à fait juste et à la hauteur. Comme je le disais, un jeune de banlieue qui n’a jamais voyagé, sans expérience, au milieu du Népal, en train de gravir l’Everest, ça donne des situations très drôles. Les gags, lorsqu’ils apparaissent, sont toujours bien vus, toujours plaisants… Surtout avec les Sherpas, qui sont les vrais héros de cette histoire. Encore une fois, il n’y a rien de très novateur ou de très original dans tout ça, mais ça fonctionne bien.

Alors oui, il y a bien quelques répliques un peu saugrenues, un peu déplacées, peut-être un ou deux discours maladroits. Il y a quelques plans que, personnellement, je n’apprécie pas beaucoup… Et peut-être d’autres petits défauts encore. Mais en réalité, on s’en fiche bien, car tout le reste fonctionne si bien, nous donne tellement le sourire, tellement l’énergie… qu’on marche à fond.

Et finalement, c’est à ça que je voulais en venir. Pour écrire un bon film, une bonne histoire, vous n’avez nullement besoin d’être très original, ou de sortir des sentiers battus. Il suffit parfois d’un sujet efficace, simple et évident, pour créer quelque chose de très, très, très bien. Le film ne vous donnera jamais plus que ce qu’il vous vend à la base : un jeune de banlieue qui gravit l’Everest. Mais parce que c’est bien écrit, qu’on s’identifie bien à lui et que le rythme est constant, travaillé… il n’en faut pas plus pour passer un excellent moment dans une salle de cinéma. L’Ascension est particulièrement étonnant en ce qu’il arrive à rester aussi fort et aussi intéressant tout en restant incroyablement simple, attendu et évident. Bien sûr qu’il réussit et qu’il atteint le sommet, ce n’est même pas un spoil que de le dire, et pourtant, cette histoire vous transportera quoi qu’il arrive. Parce que des fois, on a juste besoin de voir quelqu’un réussir à gravir l’Everest pour se donner du courage à soi-même, pour qu’on se dise que : oui, c’est possible, on peut le faire si on s’en donne les moyens.

Et je vais finir en revenant sur un point précis : ce film est tiré d’une histoire vraie. Mais, à l’inverse de The Birth Of A Nation, dont j’ai fait la critique il y a quelques temps, les scénaristes ont ici fait le choix de romancer l’aventure au maximum, afin qu’elle soit beaucoup plus intéressante à suivre pour le spectateur. Et c’est là encore l’une des qualités du film. Cette histoire nous touche davantage précisément parce qu’elle a été romancée et qu’elle s’est écartée de la réalité : n’ayez pas peur de suivre son exemple.

Et surtout, allez voir L’Ascension, ça vous fera le plus grand bien.

Ouvrir la Porte des Etoiles : un enjeu dans chaque scène

Bonjour, bonjour !

Aujourd’hui, nous allons parler d’une méthode qui rendra chacune de vos scènes intéressantes à suivre : les enjeux.

Si vous écrivez depuis assez longtemps et que vous avez eu l’audace de présenter votre texte à des regards extérieurs, on vous aura probablement déjà fait le reproche suivant : « Il n’y a pas assez de conflit ». Et si vous lisez les divers ouvrages de théorie du scénario, vous savez que même les meilleurs recommandent de mettre du conflit dans son récit, afin de le rendre intéressant à suivre, dynamique. Et bien sachez que moi, personnellement, suite à mes observations personnelles et grâce à mon expérience en tant qu’auteur, je viens vous affirmer que rajouter du conflit partout… c’est une très mauvaise idée.

Je pense qu’il y a eu quelque part, soit une erreur de traduction du terme « conflict », soit une erreur d’interprétation. Car, si le conflit, dans une scène ou dans un récit en général, peut effectivement être vecteur de dynamisme et d’intérêt, il est loin d’être nécessaire partout. Pire encore, en rajouter à toutes les sauces pourra même, à certains moments, finir par desservir votre histoire.

Imaginez que vous écriviez une scène entre deux personnages qui cherchent à se séduire. Les deux personnages suivent le même objectif, pourtant, la scène peut être intéressante à suivre, et même cruciale pour votre récit (vous pouvez absolument avoir besoin qu’ils se séduisent pour la suite de l’intrigue par exemple). A quoi servirait-il d’y rajouter un conflit ?

Cette mésinterprétation des théories pousse souvent les auteurs les moins chevronnés (et parfois même les professionnels), à rajouter des conflits dans chaque scène, chaque relation, chaque situation. Ce qui transforme généralement leurs récits en un melting pot de personnages agressifs les uns envers les autres, ou rajoute des difficultés supplémentaires qui alourdissent l’intrigue. Certes, le conflit a son intérêt et est même assez central dans la construction d’un récit long (je vous renvoie à mon article sur le sujet pour bien comprendre pourquoi), mais ce n’est pas le conflit en lui-même qui captive l’attention du lecteur ou du spectateur : c’est l’opposition des enjeux.

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Prenons un exemple concret pour comprendre où se trouve la subtilité et pourquoi elle est si importante. Dans Stargate de Roland Emmerich, le personnage principal, Daniel Jackson, doit, au début du film, traduire des symboles anciens afin d’activer un engin extra-terrestre qui permettra de lancer une mission d’exploration sur une autre planète. A partir du moment où il entre dans la base et commence sa traduction, pendant une vingtaine de minutes de film au moins, il n’y a pas le moindre conflit.

Certes, il rencontre quelques difficultés dans son travail, mais celles sont toujours immédiatement résorbées et évacuées en une réplique ou deux, comme si elles n’existaient pas et qu’on ne les avait mentionnées que pour rendre les scènes plus concrètes, plus crédibles. Il ne s’oppose à aucun autre personnage, tous soutiennent son travail et font confiance à ses compétences et même les autres personnages n’entrent pas en conflit entre eux. En fait, tout le monde travaille de concert à la réalisation du projet, qui s’avère être un succès absolu. Le premier conflit n’intervient qu’une fois que les héros ont passé la Porte des Etoiles et ont achevé leur première phase d’exploration, lorsque les militaires se rendent compte que Jackson leur a menti et qu’il ne peut pas les ramener sur Terre sans avoir exploré davantage.

Il n’y a donc aucun conflit pendant toute cette partie du film (et même pendant d’autres parties après celle-ci) et pourtant, beaucoup trouveront celle-ci fascinante, intéressante à suivre et tout à fait dynamique. Et pour cause, s’il n’y a pas de conflit, il y a un enjeu majeur qui pousse les personnages vers l’avant : explorer un nouveau monde.

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Parce qu’ils ont cet enjeu, les personnages sont actifs : ils mènent des recherches, font des découvertes, explorent, testent etc. Il y a donc une progression claire dans la narration, un objectif à atteindre et chaque scène les en rapproche un peu plus, car dans chaque scène, ils obtiennent des informations nouvelles sur l’objet de leurs recherches. Et au final, c’est justement parce qu’ils ont cet enjeu que l’on s’attache à eux et qu’on a envie de suivre leur histoire.

Car le premier facteur d’identification à un personnage, c’est l’enjeu qui l’anime.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, on ne s’attache pas à un personnage pour son apparence physique ou pour son caractère. Pour commencer, il existe tant de caractères différents qu’il est quasiment impossible que tous les personnages aient un caractère que l’on aime ou qui nous ressemble ; d’ailleurs, bien souvent, on s’attache à des personnages qui sont très différents de nous dans leur manière d’agir (certaines histoires arrivent à créer de l’empathie sur des personnages fondamentalement immoraux par exemple). Ensuite, tous les humains ont une apparence physique différente ce qui rend difficile l’identification sur les critères physiques (on aimerait tous ressembler à Keanu Reeves ou à Emma Waston, mais bon…), d’autant qu’on nous a déjà maintes fois prouvé qu’on pouvait avoir de l’empathie pour des personnages fondamentalement non-humains (comme le robot Wall-E par exemple).

En revanche, les enjeux d’un personnage, eux, font toujours écho à des choses que l’on connaît de près ou de loin, voir même à des émotions et des envies que l’on ressent au quotidien : l’amour, la gloire, la fortune, l’amitié, la survie… etc. Dans le cas de Stargate, Daniel Jackson est avant tout curieux, désireux de prouver qu’il a raison là où le monde entier lui dit qu’il a tort. Et tous les humains sont curieux par nature, tous les humains ont envie de prouver à leurs semblables qu’ils ont raison.

Et au final, c’est parce que nous comprenons ce que recherche Daniel Jackson et pourquoi que nous suivons ses aventures avec intérêt. Tout comme nous avons envie de savoir si nous parviendrons un jour à réaliser nos propres objectifs, nous avons envie de savoir s’il va atteindre les siens. Et si chaque scène est un pas en avant dans cette direction (ou un pas en arrière après tout), alors chaque scène nous intéressera.

Il est donc important, pour qu’un récit, quel qu’il soit, soit intéressant à suivre, qu’il y ait un enjeu dans chaque scène.

Mais qu’est-ce qu’un enjeu, exactement ?

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Un enjeu, c’est ce que l’on « met en jeu », un peu comme une mise lors d’une partie de poker. Ce peut-être à la fois quelque chose que l’on a et que l’on ne veut pas perdre (l’argent qu’on met en jeu), ou quelque chose que l’on n’a pas et que l’on veut obtenir (l’argent que les autres mettent en jeu), voire même bien souvent, les deux à la fois. Par exemple, un personnage amoureux veut obtenir l’attention de l’autre, un personnage qui a un secret ne voudra pas qu’on le divulgue, un personnage qui est en vie ne voudra pas la perdre face à une horde de zombies… etc.

Mais un enjeu, c’est avant tout quelque chose qui pousse le personnage à agir d’une certaine façon. Par exemple, dans le cas du personnage amoureux, il va tenter de séduire le personnage dont il est amoureux, essayer de gagner son estime, attirer son attention. Le personnage qui a un secret évitera les questions indiscrètes, cherchera à mentir, à trouver des excuses pour ne pas avoir à parler de ce qu’il sait. Un personnage dont la vie est en danger cherchera à fuir le danger, à se battre contre les zombies pour éliminer le danger, à rejoindre l’hélicoptère des services de secours.

Et au final, c’est cet aspect de l’enjeu qui rend réellement la scène intéressante à suivre. Si le personnage a des enjeux, mais ne fait rien, ni pour les protéger, ni pour les obtenir, alors on cessera rapidement de s’identifier à lui ou de s’intéresser à son histoire… et c’est bien normal ! Car ce qui nous intéresse, je l’ai dit plus haut, c’est de savoir s’il va obtenir ce qu’il recherche ou réussir à conserver ce qu’il a déjà. Si ne fait pas ce qu’il faut pour y parvenir, nos attentes en tant que spectateur ou lecteur ne seront pas comblées et nous nous ennuieront. Et s’il n’a rien à faire pour y parvenir, que tout lui arrive sans qu’il fasse le moindre effort, alors c’est qu’il n’y avait pas lieu de raconter cette histoire, car à aucun moment, on ne s’inquiétera de savoir s’il va réussir ou non.

Dans Stargate, Daniel Jackson a pour enjeu l’exploration : il veut découvrir ce que personne n’a jamais découvert avant lui. Cependant, ce qui est réellement intéressant et captivant, ce qui nous identifie réellement à lui, c’est qu’il travaille afin d’obtenir les informations qu’il cherche, qu’il prend des risques, qu’il explique aux autres ses découvertes… etc. Si toutes les informations lui étaient données sans qu’il n’ait rien à faire, on aurait simplement l’impression d’assister à un exposé quelque peu long et rébarbatif. Mais parce qu’il agit pour faire ses découvertes par lui-même, on a l’impression de tout découvrir avec lui, d’être nous-mêmes, quelque part, des explorateurs. Et finalement, c’est ça qui rend cette première partie de Stargate aussi captivante, alors même qu’il n’y a pas le moindre conflit.

Donc oui, ce qui rend une scène intéressante, c’est le fait que le personnage que l’on suit ait un enjeu dans celle-ci, soit quelque chose à gagner, soit quelque chose à perdre, et qu’il agit en conséquence. Et si vous-mêmes, vous avez des scènes dans lesquels vos personnages n’ont pas d’enjeu, c’est qu’il est temps de changer quelque chose.

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Mais allons même plus loin : l’enjeu d’une scène est aussi un bon moyen de déterminer où doit commencer et où doit finir une scène. Revenons à Stargate, une fois de plus, pour avoir un exemple concret.

La première scène dans laquelle on voit Daniel Jackson est celle de la conférence. Dans la scène, Jackson essaie d’exposer ses théories étranges à la communauté scientifique et reçoit les moqueries de ses pairs qui finissent tous par s’en aller. La scène commence précisément au moment où il aborde le sujet sensible de sa thèse et s’achève lorsque toute l’assistance a quitté la salle, sans s’attarder plus longtemps.

Prenons un autre exemple : lorsqu’il cherche à traduire les symboles étranges dans la base secrète. La scène commence alors qu’il cherche désespérément à résoudre ce mystère, sans succès et qu’il se rend compte qu’il n’a plus de café. Alors qu’il va en chercher, il a une idée brillante et retourne immédiatement au travail. La scène commence en présentant son problème, l’enjeu de la scène, puis s’achève lorsqu’il l’a résolu.

Et au final, c’est ainsi que les scènes doivent être construites. Puisque l’enjeu de la scène est ce qui la rend intéressante, il faut donc commencer celle-ci en nous expliquant (plus ou moins explicitement) quel en sera l’enjeu principal, nous montrer comment le personnage agit pour l’obtenir, et arrêter la scène lorsqu’il a atteint son objectif, ou lorsqu’il est clair (comme dans la scène de la conférence) qu’il ne l’obtiendra pas. Tout le reste est parfaitement inutile et superflu.

Beaucoup d’auteurs (moi compris, rassurez-vous) ont la fâcheuse tendance à vouloir commencer leurs scènes au moment où l’action commence et à les finir au moment où l’action s’achève. Par exemple, si l’on veut écrire une conversation, parce que notre personnage doit demander une information à un autre, on va avoir tendance à écrire toute la conversation de A à Z. On décrira comment les personnages se saluent, se rencontrent, s’échangent des banalités, avant de passer au sujet qui nous intéresse, puis à écrire la façon dont ils se disent au revoir etc. En règle générale, cela résultera en des scènes peu intéressantes, des dialogues maladroits et des répétitions malvenues.

Le truc, l’astuce, c’est donc d’évacuer tout ça et de passer directement à la partie du dialogue qui nous intéresse. Mieux encore, si le public sait déjà ce que votre personnage va demander à l’autre, commencer directement par la réponse de l’autre et achevez votre scène au moment il aura donné la réponse attendue, ou au moment où votre personnage aura compris qu’il n’aura pas ladite réponse.

La règle, c’est qu’aucune scène ne doit être plus longue ou plus courte que son enjeu ne l’exige. Certaines scènes, pour être intéressantes et ne pas ennuyer le spectateur ou le lecteur, doivent ainsi être très courtes : on se contente d’exposer l’enjeu, l’action que le personnage entreprend, et d’expliquer pourquoi cette action échoue ou réussit. Par exemple, si l’enjeu de la scène est d’ouvrir une porte, la question est réglée très vite si celle-ci est déjà ouverte. C’est lorsque les obstacles s’accumulent que la scène s’allonge : si la porte est fermée, le personnage peut alors essayer de l’enfoncer, de la crocheter, voire-même de la détruire avec une hache. De manière générale, plus les obstacles à surmonter sont nombreux, plus la scène devra être longue : par exemple, ouvrir une Porte des Etoiles représente déjà un tout autre challenge…

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Pour conclure n’oubliez pas :

Chacune des scènes que vous écrivez doit avoir un enjeu pour être intéressante à suivre et pour que l’on s’identifie au personnage.

Une scène doit commencer au moment où l’enjeu entre en scène, c’est-à-dire au moment où le personnage commence à agir pour atteindre l’objectif qui est le sien, et s’arrêter à l’instant où l’objectif est atteint ou lorsqu’il est clair qu’il ne l’atteindra pas.

Plus les obstacles seront nombreux, plus la scène sera longue.

Après, bien entendu, il arrive qu’une scène puisse avoir plus d’un enjeu. D’ailleurs, les scènes les plus intéressantes sont souvent celles qui font intervenir le plus d’enjeux à la fois et que ceux-ci commencent à s’opposer les uns autres. J’en parlerai plus en détail dans un autre article.

De même, pour revenir rapidement sur cette question du conflit : oui, il est nécessaire dans un récit, et surtout dans le récit long. S’il n’y a aucun obstacle, que les personnages ne subissent jamais le moindre échec, alors votre histoire ne sera pas intéressante. Il est donc important, à un moment ou à un autre, d’ajouter du conflit dans l’intrigue. C’est le fait d’en rajouter partout qui pose problème. Il existe, de fait, des situations où le conflit est plus contreproductif qu’autre chose. Car au final, ce qui nous intéresse réellement dans un conflit, ce sont les enjeux contrariés par celui-ci et non l’opposition en elle-même.

Vu : Raid Dingue

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Bonjour, bonjour !

Jeudi dernier, au cinéma, je suis allé voir Raid Dingue de Dany Boon et j’ai été agréablement surpris, sans pour autant être aussi transporté que je l’avais espéré.

Déjà, jouons cartes sur table, il ne s’agit pas de la sempiternelle comédie française lourdingue qu’on nous vend régulièrement. Non, il s’agit là d’une comédie d’action, qui pourrait s’apparenter à des films comme Hot Fuzz d’Edgar Wright ou encore Kingsman de Matthew Vaughn (bien qu’on soit encore loin de ces deux perles). Et la première chose qu’il faut noter à propos de Raid Dingue, c’est que c’est bien écrit.

En effet, le film, dans un premier temps, est bien construit. Son scénario tient la route, il n’y a pas d’incohérence, tout est bien expliqué et je dirais même plus : il est bien ficelé, à la fois pour un film d’action et pour une comédie. Les scénaristes ont su créer à la fois de la tension et des enjeux, tout en plaçant leurs personnages dans des situations très comiques. Par ailleurs, les personnages sont tous très bien construits : ils ont tous des personnalités définies et intéressantes, et leurs intentions sont parfaitement claires tout au long du film. A ce sujet, le scénario nous identifie immédiatement à l’héroïne avec brio, on comprend immédiatement qu’il s’agit d’une flic maladroite qui rêve d’intégrer la force d’élite du Raid. Et le plus étonnant est qu’on a envie qu’elle prouve à tout le monde qu’elle a raison de vouloir poursuivre son rêve, alors que fondamentalement… elle est vraiment nulle et on sait bien qu’en vrai ce sont les autres qui ont raison. De même, les relations entre les personnages sont assez bien faites, j’apprécie notamment les échanges entre le ministre de l’intérieur et le chef du Raid.

En somme donc, vous vous identifierez sans problème au personnage principal, ce qui vous permettra de vous faire entrer sans problème dans le film, qui saura garder votre attention d’un bout à l’autre. Vous serez sans aucun doute surpris par les divers rebondissements, vous rirez sans aucun doute (car l’humour y est souvent très bon) et vous aurez même l’occasion de vous inquiéter pour les personnages. Et ça, c’est bien le signe d’un film bien écrit. Car oui, il faut bien le dire, vous passerez un bon moment devant Raid Dingue.

Et allons même plus loin, le film est bien réalisé, sans fausse note et avec suffisamment d’ampleur pour en faire du grand spectacle : la production avait visiblement les moyens de faire les choses en grand. Tous les acteurs jouent bien et sont parfaitement crédibles dans leurs rôle, on en oublierait qu’on les a déjà tous vus ailleurs. La technique est au point, la musique au niveau… Bref, soyons honnêtes : Raid Dingue est un bon film français !

MAIS ! Et c’est un gros « mais »… La scène finale laisse à désirer.

Bon, il est assez difficile de vous en parler sans tout vous révéler, mais je vais tout de même essayer. Il se trouve que le film a fait beaucoup d’efforts pour rendre crédible, en France, un film d’action où l’on se tire dessus régulièrement. Et en soi, c’est un petit exploit qu’il faut noter, car bien souvent, l’acte est manqué. Beaucoup de scènes sont très impressionnantes et lorsque l’acte final commence, on nous annonce clairement quelque chose de grandiose. Le moment où le méchant débarque invite à une scène finale gigantissime, digne des plus grosses productions américaines, le tout dans un décor bien franchouillard (cocorico) et bravo à Dany Boon pour sa réalisation là-dessus.

Le problème ? Le problème, c’est qu’immédiatement après, loin d’avoir la scène finale grandiose qu’on nous avait promise, on a le droit à une petite confrontation ridicule dans un espace étroit et n’impliquant que trois ou quatre des personnages… Et puis c’est tout. Et du coup, je suis sorti de là en me disant un peu : tout ça pour ça ?

Parce que oui, il ne faut jamais l’oublier, mais les dernières scènes du film sont souvent les plus importantes et celles qui marqueront le plus les spectateurs. Allons même plus loin, en règle générale, toute l’histoire a été construite pour préparer le grandiose de la scène finale : c’est là que les émotions doivent être les plus fortes, c’est là que le spectateur ne doit jamais relâcher son attention, c’est là que le film doit être le plus impressionnant. Et ainsi, plusieurs films qui, de manière générale, n’étaient pas terrible, ont fini par me marquer parce que leur fin m’a surpris ou était finalement plus réussie que prévue. Prenez par exemple Lone Ranger de Gore Verbinski, qui ne m’a pas vraiment transporté pendant deux heures mais qui, dans sa scène finale a su m’entraîner complètement (et je ne pense pas avoir été le seul). Ou encore Terminator 3 : Le soulèvement des machines qui n’étaient qu’une suite de scènes d’action pas toujours exceptionnelles, mais dont la révélation finale rattrapait tout.

Si l’on voulait être plus précis, il faudrait dire que le plus important dans une histoire, c’est son final : comment l’intrigue se résout. Est-ce que cela transporte le spectateur ? Est-ce que cela le surprend ? Est-ce qu’il se passe quelque chose d’exceptionnel, d’incroyable ?

Et bien le truc, c’est que dans Raid Dingue, le final n’a pas été soigné comme il aurait dû l’être. La scène est trop courte pour commencer, il aurait fallu la faire durer beaucoup plus longtemps, avec deux à trois fois plus de rebondissements. Les enjeux sont très vite réduits à un minimum alors qu’il aurait précisément fallu tous les concentrer en même temps, pour qu’on soit davantage accrochés à nos sièges. La scène manque d’humour, de l’ampleur promise… etc.

Bref, cette fin tombe complètement à plat et ne peut être que décevante. Et c’est pour cette raison que je ne vous recommande pas vraiment le film. Vous pouvez y aller sans problème, car vous passerez tout de même un bon moment, mais vous ne ratez malheureusement rien en passant à côté. Raid Dingue aurait pu relancer le cinéma français dans une toute nouvelle direction : plus ambitieuse et plus osée. Mais finalement, c’est un acte manqué. Pour un film qui avait autant de moyens, il est dommage de ne pas avoir concentré ceux-ci sur ce qui importait réellement : la confrontation finale.

La pilule rouge dans Matrix : L’invitation au voyage

Bonjour, bonjour !

Aujourd’hui, nous allons parler d’une méthode assez simple et très courante pour bien commencer son récit : l’invitation au voyage.

Et pour illustrer ce qu’est une invitation au voyage, il n’est probablement pas de meilleur exemple que la fameuse scène de la pilule rouge dans Matrix. Souvenez-vous, dans cette scène, Morpheus propose à Néo de faire un choix crucial : prendre la pilule bleue et tout oublier, retourner à sa petite vie tranquille, ou prendre la pilule rouge et découvrir la vérité sur le monde qui l’entoure. On connaît bien entendu tous la suite : Néo choisit la pilule rouge et devient alors le héros de l’histoire. Et bien, cette scène, c’est ce qu’on appelle une « invitation au voyage ».

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En gros, une « invitation au voyage », c’est un moment dans l’histoire où l’on propose au héros de partir à l’aventure, un moment précis de l’intrigue où il est confronté à un choix : soit il part accomplir une quête, soit il ne fait rien. Le plus souvent, on confie au héros une mission particulière et il s’agit alors pour lui de choisir si oui ou non il l’accepte. Dans le cas de Matrix, la mission implicite est de découvrir ce qu’est la Matrice.

Ce type de scène est très utile, car il s’agit d’un sorte de signal de départ pour l’intrigue, c’est un moyen de dire au spectateur ou au lecteur : à partir de maintenant, l’histoire commence vraiment, accrochez-vous ! Par exemple, dans Matrix, on sait qu’à partir du moment où Néo va prendre la pilule rouge, tout son univers va être chamboulé.

Mais l’invitation au voyage a un second intérêt, en plus de sonner le départ du récit, c’est de donner une mission, un objectif clair au héros, dès le départ. Néo, par exemple, en prenant la pilule rouge, part en quête de vérité sur la Matrice, ce qui donne une indication implicite au spectateur : le film ne s’arrêtera pas tant que Néo ne connaîtra pas toute la vérité. De la même manière, pour prendre un autre exemple, dans Il Faut Sauver Le Soldat Ryan, on donne au héros la mission d’aller sauver le soldat Ryan : tant que celui-ci ne sera pas retrouvé et sauvé, le film ne s’arrêtera pas. Grâce à l’invitation au voyage, le spectateur attend donc que le héros accomplisse sa mission et s’intéresse donc à l’histoire jusqu’à ce que cet objectif soit atteint (au moins).

L’invitation au voyage est donc une scène importante, un bon moyen de lancer le récit. Mais pour bien comprendre comment celle-ci fonctionne, il faut revenir plus tôt dans le film.

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Dans « Matrix », juste après le prologue où Trinity échappe aux Agents, on découvre Néo, à moitié endormi sur le clavier de son ordinateur. Et à partir de là, les scènes s’enchaînent tranquillement et nous donnent tout un tas d’informations sur Néo. On apprend par exemple qu’il est pirate informatique, qu’il vend des programmes illégaux sous le manteau, qu’il vit seul, dans un tout petit appartement miteux, qu’il n’a pas d’ami, qu’il ne sort pas souvent… On apprend aussi que, la journée, il travaille pour une multinationale de programmation, qu’il a un patron chiant etc. Bref, tout un tas d’informations qui nous permettent en réalité de situer le personnage et de comprendre qui il est et ce qu’il fait dans la vie de tous les jours. Ce n’est qu’une fois que toutes ces informations sont données que Morpheus lui propose de prendre la pilule rouge.

Et globalement, c’est comme ça que fonctionne une invitation au voyage : dans un premier temps, on présente le personnage dans sa vie quotidienne, dans ce qu’il a de plus ordinaire, puis, ensuite, on lui propose de partir à l’aventure.

La première étape, c’est donc de présenter le personnage principal dans ce qu’il a de plus commun, de plus ordinaire : dans sa vie de tous les jours. Donnez-nous toutes les informations utiles sur sa personne : qui est-il, comment s’appelle-t-il, que fait-il dans la vie, est-il riche ou pauvre, a-t-il des enfants, une femme, des amis… etc. Bref, tout ce qui pourrait constituer son « état civil » en quelque sorte. Mais allez plus loin, décrivez aussi sa personnalité : comment il s’adresse à ses collègues, à ses voisins, à sa famille, s’il a des manies, des tics et des tocs, s’il aspire à quelque chose en secret, s’il est plutôt timide ou plutôt extraverti… etc. Et enfin, n’hésitez pas à nous montrer s’il a des soucis au quotidien : un patron ennuyeux, des factures à payer, un voisin bruyant etc.

L’important, dans la façon dont vous présenter votre personnage, est que l’on comprenne qui il est, mais aussi et surtout, en quoi consiste son quotidien, son ordinaire, sa vie de tous les jours. Bref, ce qui fait de votre personnage principal une personne normale à laquelle on peut s’identifier, nous autres gens ordinaires.

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Cette façon de procéder a plusieurs intérêts.

Tout d’abord, cela permet de présenter votre personnage principal avant de présenter votre univers (quel qu’il soit). Un bon moyen d’éviter de bombarder votre public d’informations en tout genre et de créer davantage de confusion que nécessaire.

Ensuite, cela vous permet de faire découvrir votre univers à travers les yeux d’un personnage auquel le public est attaché. Non seulement, c’est plus digeste qu’une longue description en début de récit, mais c’est surtout, comme je l’expliquais dans le premier article consacré à Jar Jar Binks, le meilleur moyen de faire ressentir des émotions à vos spectateurs ou à vos lecteurs lorsqu’ils découvriront l’univers. Si vous voulez les émerveiller ou les inquiéter par exemple, ce ne sera possible qu’à travers les yeux du héros, et ce, même si celui-ci connaît déjà bien cet univers.

Enfin, et surtout, cela permet au public de s’identifier dès le départ au héros, de s’attacher à lui dès les premiers instants du récits et plus facilement que s’il avait été présenté différemment. En effet, si vous nous présentez un personnage dans sa vie de tous les jours, aux prises avec des tracas quotidiens, on aura beaucoup plus de facilité à s’identifier à lui qu’à un personnage immédiatement présenté comme extraordinaire. Il est plus facile pour nous de comprendre et d’éprouver de l’empathie pour un personnage qui doit faire face à des soucis quotidiens, comme par exemple sortir ses poubelles tous les dimanches soirs ou se lever tous les matins pour aller au travail, que pour un personnage qui a déjà des soucis extraordinaires : tout simplement parce que les tracas quotidiens, on connaît bien nous-même. L’identification au personnage principal n’en est donc que plus facile, plus naturelle et c’est le plus important.

Comme je le disais dans l’article sur Jar Jar Binks, l’identification au personnage est la base même de l’écriture : sans elle, on ne peut faire ressentir aucune émotion aux spectateurs ou aux lecteurs. Mais plus encore, en commençant par nous identifier au personnage principal, nous allons nous identifier à lui plus qu’à tout autre personnage, à ses enjeux, à ses aspirations : nous allons avoir envie qu’il réussisse ce qu’il entreprend, qu’il s’en sorte, qu’il surmonte tous les obstacles… Bref, on va s’intéresser à tout ce qui lui arrive, on va avoir envie de suivre son histoire. Et ça, c’est vraiment le plus important.

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Une fois que votre personnage a bien été présenté et que l’on s’est correctement identifié à lui, il suffit donc de lui lancer une invitation au voyage, de lui proposer de partir à l’aventure. Et à ce niveau-là, la subtilité n’est pas forcément de mise (selon ce que vous souhaitez faire). L’important est que le spectateur ou le lecteur comprenne bien, dès le départ, qu’il s’agit du moment où l’histoire va réellement commencer. Il faut que, d’une manière ou d’une autre, il soit clair que, si le héros accepte, son quotidien va être bouleversé. Et pour ça, n’hésitez donc pas à employer les gros sabots.

Le plus souvent, les écrivains et scénaristes symbolisent l’invitation au voyage avec un objet, cela permet d’envoyer un message clair : à partir du moment où ils auront accepté l’objet, où ils l’auront entre les mains, alors il n’y aura plus de retour en arrière possible et l’aventure sera définitivement lancée.

Dans Matrix par exemple, l’invitation au voyage est symbolisée par la pilule rouge. Dès que Néo l’aura consommée, l’histoire commencera. Et de nombreuses histoires utilisent la même technique : l’épée Excalibur dans la littérature arthurienne, la boîte de jeu dans Jumanji, la lettre de Poudlard dans Harry Potter à l’école des sorciers, le ticket d’or de « Charlie et la Chocolaterie »… Bref, libre à vous de choisir l’objet qui correspond le mieux à votre récit.

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De même, le plus souvent, l’invitation au voyage est faite par un personnage tiers, régulièrement un mentor. Dans Matrix, c’est Morpheus qui tient ce rôle, dans Harry Potter, c’est Hagrid, dans la littérature arthurienne, c’est Merlin, dans Jurassic Park, c’est Hammond qui vient en personnage proposer au professeur Grant et au professeur Sattler de visiter son parc d’attraction… etc.

Et d’autres petites astuces peuvent être utilisées : une musique qui intrigue le personnage et l’invite à la curiosité, ou encore une phrase type (comme la très fameuse « Your mission, should you choose to accept it… ») etc.

En soi, vous n’êtes pas obligé d’utiliser ces procédés. Par exemple, dans Jumanji, il n’y a pas besoin d’une tierce personne pour que les héros s’intéressent au jeu. Dans Jurassic Park, l’invitation n’est pas symbolisée du tout. Ce qui est réellement important, c’est qu’on comprenne bien l’enjeu qu’il y a derrière la scène : si le héros fait ça, accepte ça, alors il ne peut plus revenir en arrière et devra aller de l’avant, bref, il devra vivre une aventure.

Et voilà, globalement, comment fonctionne la technique de l’invitation au voyage. Commencez par présenter votre personnage principal dans un environnement quotidien, dans sa vie de tous les jours, puis introduisez le début de l’aventure par une scène relativement explicite. Si vous faites ça, vous aurez la base d’une histoire bien construite et intéressante !

Enfin, pas tout à fait. Car en réalité, comme bien souvent dans l’écriture, il y a une subtilité à cette règle pour qu’elle fonctionne réellement bien.

Pour bien comprendre le souci, revenons à la scène de la pilule rouge dans « Matrix ». Comme je vous l’ai dit en début d’article, dans la scène, Morpheus propose un choix à Néo : soit prendre la pilule rouge et partir à l’aventure, soit prendre la pilule bleue et ne rien faire. Et c’est cette notion de choix qui est très importante : car Néo pourrait tout aussi bien choisir de prendre la pilule bleue et le film s’arrêterait là. Mais le fait est que Néo choisit de partir à l’aventure et mieux encore, le spectateur a envie qu’il parte à l’aventure. Pourquoi ? Tout simplement parce que cette prise de décision a été préparée en amont.

En réalité, dans toutes les scènes qui précèdent l’invitation au voyage, on ne se contente pas de nous présenter Néo dans son quotidien. On nous montre aussi qu’il est très insatisfait de sa condition : il n’a pas l’air spécialement heureux, son boulot ne l’enchante pas et il est même poursuivi par une police très étrange. Plus encore, on nous montre aussi qu’il cherche à savoir ce qu’est la Matrice, que ça l’obsède.

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A partir de là, lorsque Morpheus lui propose de répondre aux questions existentielles qui l’animent et de le sortir de ce quotidien qu’il n’aime pas, Néo n’hésite pas et prend immédiatement la pilule rouge. Mais si Néo avait été un jeune homme carriériste, que son objectif dans la vie avait été de monter en grade dans son entreprise ? Ou s’il avait été un jeune père heureux en ménage ? Il n’aurait alors eu aucun intérêt à prendre cette pilule rouge ou à vouloir changer de vie. Même pour connaître une vérité, le sacrifice aurait probablement été trop grand et les spectateurs n’auraient pas compris ce choix, ce qui aurait brisé l’identification au personnage.

Pour qu’une invitation au voyage soit réussie, il est donc impératif que vous présentiez, en même temps que le personnage les raisons qui vont pousser celui-ci à accepter l’invitation au voyage, afin que même le spectateur ait envie qu’il accepte. Le plus souvent, il s’agit de montrer que le quotidien du héros n’est pas satisfaisant pour lui, voire carrément merdique. De cette manière, on aura envie qu’il en change à la première opportunité. Ensuite, il s’agit de nous montrer que le personnage aspire à autre chose, de plus grand et de plus étonnant, qu’il a un rêve à réaliser par exemple. Car l’aventure est souvent le moyen de réaliser ce rêve et si vous donnez à vos spectateurs l’envie de voir le héros réaliser ces rêves, alors nous aurons là aussi envie qu’il parte à l’aventure et saisisse l’opportunité qui lui est présentée.

Si vous faites ça, alors oui, on comprendra pourquoi votre personnage principal est prêt à tout laisser derrière lui pour se lancer dans une aventure dont il ne reviendra probablement pas. Mais si vous ne le faites pas, on risque de ne pas comprendre son choix et de ne plus être capable de nous identifier à lui et à partir de là, de décrocher complètement de l’histoire.

Alors, bien entendu, l’invitation au voyage n’est qu’un procédé, qu’une manière de commencer une histoire parmi d’autres. Il est possible que cette méthode ne convienne pas à votre récit. Viendra un moment où je ferai d’autres articles pour vous expliquer ces autres façons de commencer une histoire.

De même, l’invitation au voyage peut prendre bien des formes. Des fois, elle n’est pas réglée en une seule scène : comme par exemple dans Star Wars – Episode IV : Un Nouvel Espoir où Luke refuse d’abord la proposition d’Obiwan Kenobi et attend plusieurs scènes avant d’accepter, s’accrochant au quotidien qu’il partage avec son oncle et sa tante. De même, les héros n’ont pas toujours une vie insatisfaisante avant de partir à l’aventure : dans Le Seigneur Des Anneaux : La Communauté de l’Anneau, les hobbits mènent une vie tranquille et à l’abri du danger, mais ils partent justement à l’aventure pour protéger ce cocon idyllique. Et il va sans dire que, dans plusieurs récit, l’invitation n’est pas une invitation, mais une obligation : comme par exemple lorsque le héros se fait enlever contre son gré (par exemple dans  Edge Of Tomorow) ou qu’il s’agit de son métier que de partir à l’aventure (par exemple dans Il Faut Sauver Le Soldat Ryan).

Mais le principe est dans tous les cas le même : on présente d’abord le personnage principal dans ce qu’il a de plus ordinaire, puis on lui lance une invitation au voyage, l’important étant qu’on comprenne bien pourquoi il part à l’aventure et qu’on ait envie qu’il le fasse… Ou, s’il est contraint et forcé, qu’on comprenne bien qu’il n’a pas eu le choix…