Vu : Tous En Scène

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Bonjour, bonjour !

Jeudi dernier, je suis allé voir le film Tous En Scène de Garth Jennings et j’avoue que j’ai passé un très bon moment : si vous avez des enfants, c’est probablement une bonne idée que de les emmener voir ce film.

Un mot sur l’animation, qui n’est certes pas au niveau des productions multimillionnaires de Disney, mais qui se défend assez bien et adopte un style, certes un peu plus simple, mais tout aussi efficace. De même, le film est réalisé avec beaucoup d’imagination dans l’image, l’univers ou dans les plans utilisés, chaque fois pour créer les effets comiques ou dramatiques souhaités. Et de même, les chansons sont assez bien choisies et entraînantes, ce qui nous pousse à apprécier le film d’autant plus. En fait, je vais même aller plus loin : voilà un parfait exemple de film musical bien écrit et bien réalisé (n’est-ce pas La La Land ?).

En dehors de ça, l’histoire est assez sympathique à suivre. Comme la bande annonce le laissait entendre, le film raconte les aventures d’un concours de chant. En réalité, c’est un peu plus complexe que ça : le directeur du théâtre où se situe le concours est au bord de la banqueroute, il a toujours rêvé de produire de grands spectacles mais n’a jamais réussi. Avec ce concours, il tente un coup de bluff qui, il l’espère, sauvera son théâtre qu’il aime tant. Mais le film ne se concentre pas que sur lui et nous montre aussi beaucoup les autres personnages qui participent au concours et ce qu’il apporte dans leurs vies, pourquoi ils viennent ici tenter leur chance.

Bon, je ne vous révèle pas l’ensemble des rebondissements propres à cette histoire, car il y en a tout de même quelques-uns, aussi je me contenterai de dire que le film est un pari réussi. C’est le genre de film qui cherche à vous faire sortir de là avec un grand sourire aux lèvres et une bonne humeur revigorée : et c’est le cas. C’est le cas parce que le film prend soin de bien nous présenter ses personnages, leurs aspirations, leur personnalité et en quoi ce concours est important pour eux. Ainsi, on a envie qu’ils le réussissent, qu’ils aillent au bout de leur projet. Et plus encore, les revers et coups du sort qu’ils subissent sont suffisamment forts pour nous inviter au désespoir lorsque tout va mal, puis être très enthousiaste lorsqu’ils surmontent l’obstacle. En bref, un film qui applique parfaitement les techniques de base de l’écriture et qui ne vous laissera donc pas indifférent.

En dehors de là, l’humour fonctionne assez bien, les personnages entre eux sont intéressants à suivre et il y a des moments qui seront capables de vous transporter complètement (comme par exemple, le revirement final du papa gorille). En somme, il y a un paquet de bonnes choses dans le film.

Cela dit, on est encore loin du génie d’un Zootopie ou de la force d’un Vice Versa. Car oui, au final, quoi que bien fait, le film n’est pas non plus une révolution en lui-même, ne porte pas spécialement un message novateur ou fort. Je vais même aller plus loin, il est extrêmement classique, je pense que vous pourrez prédire la plupart des événements à l’avance tant il ne sort pas des sentiers battus et ne prend pas de risques ; il ne vous prendra jamais vraiment à contre-pied. J’aurais aimé, de mon côté, qu’il explore davantage certaines relations entre ses personnages, qu’il en parle avec plus de force. Mais le film se contente toujours de rester dans sa zone de confort.

En soi, ce n’est pas vraiment un problème : le film est certes lisse et prévisible, mais il reste très bien fait. Et je pense même qu’on a besoin de voir ce genre de films de temps en temps. Des films qui nous donnent la pêche, la bonne humeur, l’envie de réaliser nos projets. Et de ce point-de-vue-là, le film remplit parfaitement son office, va au bout de ce qu’on attend de lui… mais pas au-delà.

Alors oui, allez voir Tous en scène si vous avez envie de passer un bon moment devant un film un peu classique mais réussi. Vous rirez, vous aurez envie que les héros l’emportent et vous serez heureux lorsqu’ils le feront. Mais vous ne manquerez pas grand-chose en passant à côté du film pour autant. Vous trouverez plus de force et d’émotion dans la même veine en revisionnant un Frank Capra.

Vu : La La Land

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Bonjour, bonjour !

Mercredi dernier, au cinéma, je suis allé voir La La Land de Damien Chazelle et, autant vous le dire tout de suite, c’est un mauvais film, voire un très mauvais, je me suis ennuyé : pire, je pense que j’ai détesté.

Ce n’est pas la première fois qu’un film qui reçoit toutes les récompenses m’exaspère au plus haut point et en soi, je comprends tout à fait pourquoi il reçoit tous ces prix. La La Land, c’est un film de technicien. Il y a des plans difficiles à réaliser, il y a des chorégraphies toutes les cinq secondes, il y a des décors grandioses, il y a de la musique à écouter, il y a une jolie lumière, de jolis costumes etc. Allons même plus loin, c’est le genre de film qui est un peu lèche botte vis-à-vis d’Hollywood. Alors naturellement, ça va plaire à ceux qui donnent les prix et comme c’est bien fait sur le plan technique, on va lui attribuer toutes les récompenses. Pire, c’est sorti au bon moment pour rafler toutes les récompenses : juste avant les votes.

Parce que soyons honnête, aucune des personnes qui votent aux Oscars ou aux Golden Globes n’ont eu le temps de voir TOUS les films qui sont sortis cette année. Alors naturellement, lorsqu’ils se rendent compte qu’il faut choisir, ils en regardent quelques-uns en plus de ceux qu’ils ont vus pendant l’année, en sélectionnant d’abord ceux qui les intéressent, puis quand il y en a un qui sort un peu du lot, ils se jettent dessus en le nominant à tous les prix, même quand c’est pas forcément logique. Le plus souvent d’ailleurs, ils se contentent d’aller vérifier si la rumeur est vraie : « Léonardo mérite-t-il vraiment un Oscar pour s’être roulé dans la boue ? Regardons le film… Ah, oui, c’est vrai qu’il y est allé à fond, allez, votons pour lui ! ». Et pire ! Parfois, ils attendent que la liste des nominés soit révélée pour ne regarder QUE ces films-là et voter en conséquence. Ne me dites pas que ça ne se passe pas comme ça, je sais, mon père vote pour les Césars… Bref.

Du coup, non, au final, les Oscars, les Golden Globes, les Césars, les Palmes d’Or et autres prix prestigieux du genre ne sont pas forcément des gages de qualités. Ils récompensent généralement les films qui ont déjà fait l’unanimité dans les critiques et les prix sont souvent décernés par un collège d’électeurs qui a des goûts très particuliers, qui ne regarde pas la même chose que le spectateur lambda lorsqu’il voit un film. Et La La Land c’est l’exemple parfait de ce type de dérive. Les professionnels du cinéma y verront toute la débauche technique, la difficulté de réalisation du projet et un produit final particulièrement léché : ils applaudiront l’exploit technique sans se soucier de la qualité intrinsèque du film. Un peu comme lorsqu’on récompense Inaritu à chaque fois qu’il fait un plan séquence parce que c’est plus long que chez Cuaron…

Car oui, au final, techniquement, La La Land, rien à redire. Mais en tant que film, ça ne vaut pas un clou.

Commençons par le commencement et parlons de la réalisation. Elle est maîtrisée, ça c’est sûr, mais quasiment inutile dans les trois quart des plans. Sérieusement, il y a des plans séquences toutes les trente secondes, sans raison aucune. Puis, quand il serait intéressant de faire un plan séquence… plus rien. Il y a beaucoup d’images qui sont là juste pour être jolies, mais qui n’ont pas forcément de sens dans la narration. Et puis, les regards caméras sont plus nombreux que vous ne pouvez l’imaginer. En somme, on a à faire à un réalisateur qui avait envie de montrer l’étendue de son talent, mais pas nécessairement de raconter une histoire.

Ensuite, parlons un peu des musiques, parce que, tout de même, c’est une comédie musicale à la base. Très honnêtement, à part celle que vous avez vue dans la bande annonce qui est vraiment chic et le moment où elle raconte l’histoire à Paris… bof. Aucune ne m’est resté en tête, aucune ne m’a frappé et je n’ai envie d’en fredonner aucune.

Mais allons plus loin et entrons dans le vif du sujet : l’écriture.

Alors, que les choses soient claire : j’adore les comédies musicales ! J’ai grandi avec les Disney, West Side Story, Les Demoiselles de Rochefort, Chantons sous la pluie, Bugsy Malone, Grease etc. J’adore ça et je dirais même plus : je rêve d’en écrire un jour. Mais le problème, c’est que ce film n’a pas compris ce qu’est une comédie musicale et, plus encore, n’a pas compris la différence entre un film musical et une comédie musicale.

Donc, un petit topo rapide sur la question. Une comédie musicale, c’est une histoire où tout ou partie de la narration se fait à travers des chansons. Ça veut dire qu’une partie de l’histoire plutôt que d’être racontée « normalement » est racontée « en chanson ». En gros, ça permet de se taper des délires au beau milieu de son film et surtout de transmettre des idées par un biais particulier, qu’on ne pourrait peut-être pas transmettre autrement ou avec autant de force : genre le cas classique du personnage amoureux qui chante son amour à nuit, étale ses états d’âme à la lune…

Et de l’autre côté, on a le film musical. En gros, ce sont des films où les personnages sont musiciens et où il y a donc des passages dans lesquels ils vont faire de la musique, chanter des chansons etc. Mais dans ce cas-là, c’est toujours justifié : ils chantent parce qu’ils préparent ou font un concert, parce qu’ils enregistre un disque etc. Dans ce cas, la musique fait partie intégrante de l’histoire et n’est pas un moyen de la narrer.

Premier problème avec La La Land : il fait les deux indifféremment. Et du coup, ça fait perdre le sens de l’un et de l’autre. En ayant des chansons bien réelles dans le film, on retire la pertinence de celles qui sont censées être de la narration, car les chansons de narration sont censées décrire quelque chose sur les personnages, leur humeur, le décor etc. Si les chansons réelles, le font aussi, quel intérêt d’avoir des chansons de narration ? Et à l’inverse, le fait d’avoir des chansons de narration dans un film musical retire la pertinence des chansons réelles pour les personnages : on ressent beaucoup moins ce que représente la musique dans la vie des personnages s’ils se mettent à pousser la chansonnette à tout bout de champ, même lorsqu’il n’y a aucune raison de le faire ! Et du coup, La La Land devient juste un film avec des chansons, plutôt que d’être une comédie musicale ou un film musical.

Après, soyons honnête, beaucoup de comédies musicales comportent des chansons réelles. On peut notamment citer Bugsy Malone où au moins deux des chansons sont des représentations scéniques dans le film. Mais ce qui ne pose pas de problème, c’est justement que la première permet de présenter le personnage de Jodie Foster, tandis que la seconde nous permet tout de même de comprendre l’état d’esprit de l’héroïne et ce qu’il se passe dans sa tête. En somme : il y a toujours une vocation à faire de la narration derrière. Dans La La Land, rien de tout ça. Certaines chansons sont là pour montrer qu’ils font un concert ou qu’ils chantent, et d’autres pour faire de la narration… aucune cohérence dans le film de ce point-de-vue-là.

Et encore, si ce n’était que ça ! Parce que le problème, c’est que lorsque l’on fait attention aux chanson qui servent à faire de la narration… et bien c’est fait n’importe comment ! Je m’explique : dans une comédie musicale, les chansons sont toujours plus ou moins des délires psychédéliques et il est plus ou moins suggéré que la chanson se passe entièrement dans la tête des personnages. Prenons quelques exemple célèbres : « Hakouna Matata », dans Le Roi Lion. A ce moment-là de l’histoire, Simba est déprimé, il a perdu la volonté de vivre et Timon et Pumba chantent alors pour lui remonter le moral et lui apprendre leur philosophie. Plus encore, la chanson permet de faire une ellipse le temps que Simba grandisse. Autre exemple, dans 500 jours ensemble, lorsque Joseph Gordon-Levitt se met à chanter dans la rue après avoir couché pour la première fois avec Summer, la chanson sert à exprimer son état d’esprit. Dans Grease, lorsque les deux héros racontent, chacun de leur côté, leur idylle estivale, l’idée est de montrer la différence des points vues entre les garçons et les filles. En bref ? Chaque chanson a un sens, sert à transmettre une idée particulière, un sentiment au public.

Dans La La Land les chansons de narration sortent de nulle part ! Elles ne servent absolument à rien la plupart du temps. Certes, ce n’est pas le cas de toute : la première sert à introduire le propos du film, la seconde chante les espoirs de l’héroïne, ou encore celle sur l’histoire de Paris permet de retranscrire l’état d’âme du personnage. Mais en dehors de ça, vous verrez apparaître des chansons sur tout et n’importe quoi et surtout à n’importe quel moment. Parfois, le film se permet de chanter sur un dialogue parfaitement banal ! Lorsque d’autres dialogues plus importants sont traités hors chanson. En somme : là où, dans une comédie musicale ordinaire les chansons sont soigneusement choisies, ont un sens dans la narration, dans La La Land, elles ne suivent aucune logique particulière. Encore une fois : cela retire tout l’intérêt d’avoir des chansons dans son film !

Encore pire (car oui, c’est possible), il y a des moments où les personnages sont conscients d’être dans une comédie musicale ! Or, je l’ai dit, le principe d’une comédie musicale, c’est que les chansons sont des délires psychédéliques, il est même parfois carrément suggéré que ce sont de simples rêves. Prenons par exemple la chanson « Beauty School Dropout » dans Grease, où un ange apparaît au personnage alors qu’elle semble s’endormir seule dans le restaurant, ou même la chanson « Grease Lightning » qui nous montre la construction d’un véhicule extraordinaire qui n’est pas du tout celui que conduit réellement John Travolta à la fin du film. Vous savez, à la fin d’une chanson, dans une comédie musicale, il y a toujours ce moment où tout le monde reprend sa route comme si de rien était. Et c’est important, car cela nous montre que ces chansons ne sont vraiment réelles, qu’elles ne perturbent pas le récit. Et ainsi, on peut toujours croire que les personnages se trouvent dans un univers bien réel et que leurs actions restent logique.

Or, dans La La Land, les personnages semblent parfois conscients qu’ils chantent au beau milieu de la rue et qu’ils sont accompagnés par un orchestre. Vous verrez par exemple Emma Stone changer ses chaussures pour mettre des claquettes… afin de pouvoir faire des claquettes dans la chanson. Ou encore, si vous souvenez de ce plan dans la bande annonce où les deux personnages s’envolent en dansant (ce qui transmet l’idée que leur amour les transporte, les fait rêver, s’envoler etc)… et bien dans la scène, Ryan Gosling est sérieusement surpris de s’envoler. Ce genre de détail transmet au spectateur l’idée que l’univers qui les entoure est bien celui d’un film et qu’ils le savent eux-mêmes, bref, que rien de tout ça n’est vrai. Pour l’immersion, c’est catastrophique.

Et quand bien même tous ces problèmes ne vous feraient pas décrocher du film, soyons honnête, l’histoire d’amour en elle-même est tout juste passable. Tout d’abord, elle suit une trame assez classique, que l’on a déjà vu cent fois et qui rend ses divers rebondissements prévisibles. En soi, ça pourrait ne pas être un problème si c’était bien fait, car les histoires vues cent fois sont généralement vectrices d’émotions fortes (d’où le fait qu’on n’hésite à les réécrire cent fois). Mais là, l’acte est manqué.

Tout d’abord, j’ai du mal à saisir ce à quoi tient leur couple. En réalité, je le sais très bien : ce sont tous les deux des rêveurs insatisfaits qui ne franchissent jamais le pas. En soi, cela pourrait fonctionner… mais ce n’est pas réellement montré. Et puis, en règle générale, les histoires d’amour où les deux personnages se complètent paraissent toujours plus fortes que celles où les deux personnages se contentent de se ressembler.

Ensuite, il y a de graves erreurs dans la suite des événements. Par exemple, on apprend au milieu de la phase de séduction, qu’en réalité, Emma Stone a un petit ami. Celui-ci sort complètement de nulle part, ne sert à rien et vient juste créer un enjeu supplémentaire parfaitement aléatoire pour qu’on ait envie qu’elle court rejoindre Ryan Gosling. Si ce petit ami avait été présenté au tout début du film, cela aurait sûrement rajouté un enjeu véritable et intéressant. Mais dans le cas présent, on a juste l’impression que le problème sort du chapeau pour aussitôt disparaître. Quel intérêt ?

Et de manière générale, je pense que c’est le problème du film : il essaie désespérément de créer quelques chose, de ressembler à, d’être un spectacle pour vos yeux en copiant d’autres films ou en tentant d’appliquer des techniques d’écriture ou de réalisation incomprises. Mais il s’avère qu’en réalité, les créateurs de La La Land ne connaissent pas les bases même de ce qui fait un bon film ou une bonne histoire et échouent donc dans tout ce qu’ils entreprennent, ce qui fait que le rendu final est assez pathétique, lourdingue et dénué de sens artistique. Imaginez un poème qui utilise un vocabulaire majestueux, multiplie les figures de style bien pensées, fait des rimes aussi inattendues qu’ingénieuses, le tout avec un rythme soigné à l’accent près, mais qui n’a aucun sens pris dans son ensemble : vous aurez alors une idée de ce à quoi ressemble La La Land.

Oui, la technique est excellente, mais la technique doit être au service du film et pas l’inverse. Il y a des fondamentaux à respecter, surtout lorsque l’on s’attaque à des genres aussi convenus que les comédies musicales ou les films musicaux. Et au final, la seule chose qui m’a réellement fait rêver dans le film, ce sont les robes d’Emma Stone…

 

(Bon, je suis un peu sévère. Alors je vais quand même dire que le film a de bons côtés. Par exemple, la fin, toute la partie où les deux personnages ne sont plus ensemble en fait, est assez réussie et a réussi à me transmettre des émotions, à m’inspirer. De même, les acteurs jouent bien. Et je ne sais pas si Ryan Gosling est un grand pianiste, mais là-dessus, le film m’a bluffé. La réutilisation de « leur chanson » est aussi très judicieuse… Néanmoins, soyons juste, ces quelques qualités ne rattraperont jamais les énormes défauts du film.)

Vu : Live By Night

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Bonjour, bonjour !

La semaine dernière, au cinéma, je suis allé voir le film Live By Night de Ben Affleck et en toute honnêteté, je n’en suis pas vraiment satisfait.

Bon, déjà, le film n’est pas mauvais. Tous les personnages y sont intéressants et bien construits, les acteurs jouent tous très bien, la réalisation est très léchée et je me dois de souligner la beauté des reconstitutions historiques qui donnent réellement envie. Plus encore, le sujet était prometteur et avait son originalité : un gangster qui veut rester aussi honnête et gentil que possible dans un monde de violence. Néanmoins, malgré toutes ces réussites, il manque à mon avis quelque chose d’essentiel au film : du suspense pour nous tenir en haleine jusqu’au générique de fin.

Alors, entendons-nous bien, quand je dis suspense, je ne parle pas forcément d’une tension dramatique qui vous accroche à votre siège ou captive votre attention de manière maladive. Le suspense doit ici être pris dans un sens plus large, c’est-à-dire cet élément qui nous pousse à avoir envie de connaître le fin mot de l’histoire. Derrière, le rythme peut être lent, les rebondissements plus ou moins attendus et prévisibles, peu importe. Dans toute histoire bien écrite, l’auteur se doit de créer une attente chez son public ; pour qu’une histoire nous intéresse, en gros, il faut qu’on se demande : va-t-il réussir ? va-t-il s’en sortir ? etc. Bref, il faut qu’on sente que l’histoire tend vers quelque chose. Une bonne histoire, c’est la promesse de résoudre quelque chose.

Or, Live By Night est écrit de telle manière qu’on n’attend rien de cette histoire. A la base, le film nous raconte l’histoire d’un gangster irlandais, à Boston, pendant la prohibition. Le truc, c’est qu’il est amoureux de la mauvaise fille : la maîtresse du parrain de la pègre irlandaise. Naturellement, ça lui attire des gros ennuis, la fille est tuée et après plusieurs années passées en prison, notre héros décide de se venger : il rejoint donc la mafia italienne, rivale de la mafia irlandaise à l’époque.

A partir de là, on avait donc un scénario intéressant en perspective : le héros est irlandais, mais travaille pour les italiens, il est envoyé en Floride pour s’occuper de saper les affaires de ses ennemis. Tout ça aurait pu être captivant, riche en rebondissements et en défi pour le protagoniste ! Sauf que non.

En réalité, tous ces enjeux sont évacués en quelques minutes. Autant vous prévenir tout de suite, il s’empare de la ville en quelques rapides scènes et oublie sa vengeance à la seconde où il rencontre celle qui deviendra sa future femme. Le deuil de son premier amour ne lui pèse pas, il sait où est son ennemi dès le départ mais ne cherche jamais à s’en prendre à lui. En fait, à partir de là, Live By Night se contente plus ou moins de raconter divers incidents qui menacent plus ou moins le petit empire mafieux sur lequel il règne. Et chaque fois que le héros règle un problème, un autre naît. Tant et si bien qu’on a l’impression que le récit pourrait être relancé ainsi indéfiniment.

Et le problème, dans tout ça, c’est que tous les enjeux du personnage sont conclus à chaque fois qu’il élimine un antagoniste. Puisqu’il a très rapidement une situation qui répond à toutes ses attentes (une femme aimante, la richesse, le pouvoir et le respect des notables de la ville), que peut-on attendre de plus pour lui ? Du coup, on se demande pourquoi le scénario prend la peine de relancer l’histoire à chaque fois qu’elle semble se conclure, on se demande où tout cela va nous mener et s’il y aura une fin. Pour résumer : on n’attend plus rien du film à partir du premier tiers et il devient donc difficile de s’y intéresser.

Encore une fois, l’attente, le suspense, est un élément essentiel dans une bonne histoire et Live By Night a fait l’incroyable erreur d’oublier cette règle fondamentale.

Soyons cependant honnête, Ben Affleck ne l’a pas réellement oublié. En réalité, l’histoire n’est pas une histoire de vengeance. Avec le recul, je me rends compte qu’il a voulu raconter l’histoire d’un gangster cherchant à être « bon » dans un milieu social criminel, ce qui est en soi intéressant. Et de ce point-de-vue-là, le film prend tout son sens : tous ces rebondissements qui relancent indéfiniment l’histoire le poussent en réalité à devenir de plus en plus cruel, malgré lui, pour conserver son pouvoir. Avec cette idée en tête, même la fin à rallonge devient alors plus claire dans l’intention et le message qu’elle propose.

Pourtant, si je n’ai pas aimé le film, ce n’est pas que je l’ai mal interprété lors du visionnage : c’est qu’il manquait effectivement quelque chose. Car si oui, chacune des scènes est là pour tester sa capacité à rester bon et honnête dans ce milieu mafieux ; le fait est que le scénario n’a pas été écrit pour qu’on attende de lui qu’il reste honnête et bon. En fait, le véritable problème, c’est que l’enjeu de rester un gentil dans un milieu criminel n’est pas traité comme l’enjeu central du film. A partir de là, impossible de s’inquiéter de le voir dériver ou d’admirer le personnage lorsqu’il parvient à régler une situation problématique sans avoir recours à la violence. Bref, impossible de réellement s’impliquer émotionnellement dans les enjeux du personnage. La conséquence est sans appel : sans forcément passer un mauvais moment devant le film, on risque de s’y ennuyer un peu et de s’interroger sur l’intérêt de raconter cette histoire…

En somme, je ne vous recommande pas vraiment d’aller voir Live By Night, car malgré des qualités indéniables, son erreur est à ce point fondamentale qu’elle gâche le tout. Et n’oubliez pas : il faut toujours placer les enjeux de votre personnage au cœur de votre récit, sans quoi vous ne créerez pas d’attente chez vos spectateurs.

Vu : Manchester By The Sea

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Bonjour, bonjour !

Il y a de ça dix jours maintenant, au cinéma, je suis allé voir le film Manchester By The Sea de Kenneth Lonergan et c’est un film que je vous recommande sans la moindre hésitation.

Manchester By The Sea, c’est l’histoire d’un oncle qui, à la mort de son frère, se retrouve propulsé tuteur de son neveu : une position qu’il n’avait pas anticipée et qui le force à revenir vivre dans une ville où il n’a pas que des bons souvenirs, où il n’est pas forcément le bienvenu.

J’aimerais ne pas trop vous en révéler sur l’intrigue et sur les diverses révélations qui sont faites au fur et à mesure du film, car certaines vous surprendront sûrement, voire vous prendrons à la gorge sans crier gare. Car avant toute chose, je me dois de vous dire que Manchester By The Sea est superbement écrit.

C’est un film touchant, où toutes les émotions sont vraies, puissantes et captivantes. Où les relations entre les différents personnages sont traitées de manière intelligente et juste, sans la moindre fausse note. Où chaque personnage a son identité propre, à la fois forte et réaliste. Et où l’intrigue, quoi qu’assez simple en principe, ne vous emmènera pas forcément là où vous l’attendez, mais fait surtout preuve d’une grande maîtrise. Je n’ai finalement que peu de choses à dire de ce point de vue là tant l’ensemble me paraît réussi, tout simplement.

Encore une fois, ce qui fonctionne à merveille, c’est l’identification aux personnages. Elle est forte et maîtrisée. On est sans cesse dans la tête des deux personnages principaux, ce qui nous permet de nous attacher pleinement à leurs enjeux, à leurs objectifs. Il n’y a pas la moindre incohérence de ce côté et ces personnages sont si bien construits que toutes leurs réactions vous paraîtront aussi naturelles que possible. Allons plus loin, le film alterne beaucoup entre les souvenirs du héros et le temps présent, ce qui nous permet d’en apprendre plus sur lui et de découvrir au fur et à mesure la réalité de sa situation. D’ordinaire, c’est une technique contre laquelle j’aurai tendance à vous mettre en garde, car cela peut aboutir à un décrochage complet du personnage si l’on apprend quelque chose sur lui qui remet en cause tout ce que l’on a dit avant. Pourtant, ici, le procédé est maîtrisé à la perfection. Loin de nous faire décrocher du personnage, il nous invite tout simplement de plus en plus profondément dans sa psyché. J’aime notamment la façon dont ces souvenirs sont toujours provoqués par un événement dans le présent et donc parfaitement justifiés dans la narration.

Au-delà de cette écriture réussie, c’est un film réussi à bien d’autres points de vue. La réalisation est très belle, le rythme plutôt lent de la narration a été étudié pour cette histoire et pour créer une meilleure ambiance tout au long du film, tous les acteurs jouent merveilleusement bien… Bref, rien de particulier à dire.

Et je vais conclure cette série d’éloge en vous disant qu’au cœur du film se trouve là encore une scène d’une puissance émotionnelle à couper le souffle qui vaut à elle seule que vous vous précipitiez pour aller voir le film (s’il passe encore dans quelques salles du moins…).

Pourtant, malgré tout, Manchester By The Sea ne m’a pas tant accroché que ça. Je ne peux que lui reconnaître des qualités, mais cela ne m’a pas pour autant permis d’être complètement transporté par celui-ci. J’ai eu beau ressentir des émotions fortes et suivre cette histoire avec un certain plaisir… je ne peux pas pour autant dire qu’il m’a fait rêver ou que j’aurais un jour envie de le revoir.

En fait, Manchester By The Sea, c’est exactement le genre d’histoire qui me laisse un peu froid. J’ai l’impression que c’est un film sur un événement de la vie quotidienne, sur une anecdote. J’ai l’impression que quelqu’un me raconte sa journée après le travail. Il peut la raconter avec talent, ça restera à mes yeux un récit dont je ne vois pas trop, en soi, l’intérêt. Et pendant tout le film, je me suis dit : et finalement, où on va avec cette histoire ? Et la réponse est : nulle part en particulier. Manchester By The Sea, c’est pour moi, juste un bout de vie de quelqu’un, ni plus, ni moins… Il y a des passages qui vous feront rire, d’autres qui vous feront pleurer, un peu comme dans votre vie à vous.

Et je dois vous l’avouer, c’est pas mon genre de film. Moi, quand je vais au cinéma, j’ai plus envie de voir des choses extraordinaires, des choses qui vont me faire rêver, me faire sortir du quotidien, que me le montrer sur un grand écran. Mais ça, après, ce n’est que moi. Et si vous, ce genre d’histoires vous plait, je vous le dis : foncez voir ce film qui ne vous laissera pas indifférent !

La structure dramatique du récit : les trois types d’histoire

Bonjour, bonjour !

Aujourd’hui, pour bien comprendre de quoi nous allons parler sur ce blog, il est nécessaire de faire quelques petits éclaircissements théoriques et de se poser une question simple : les règles d’écriture s’appliquent-elles vraiment à tous les types de récit ?

On peut écrire beaucoup de choses différentes si on le souhaite, sans jamais pour autant quitter le domaine de la fiction : un roman, une nouvelle, un scénario de film, un scénario de bande dessinée, un comic strip, un opéra, un ballet, une biographie, une saga, une série (télévisée, internet ou littéraire), une trilogie, un sketch, un diptyque… et j’en passe. Le champ des possibilités est tel qu’il est difficile d’en faire une liste exhaustive. Mais la question est alors la suivante : peut-on classer l’ensemble de ces « types de récit » en fonction des règles d’écriture qui leur sont propres ?

En soi, autant l’avouer tout de suite, à bien y réfléchir, chaque type de récit fait appel à un moment ou à un autre à des techniques d’écritures qui lui sont propres. Cependant, en adoptant un point de vue plus global, on se rend compte qu’un grand nombre de techniques, de règles, de méthodes d’écriture sont communes à presque tous les récits. Le plus souvent, les règles qui concerne la narration du récit sont les mêmes dans tous les type de récit. Prenez par exemple le principe d’identification, dont je vous ai parlé la semaine dernière : on le retrouve dans tous les récits ; on pourrait d’ailleurs en dire autant d’autres techniques, comme la construction d’un personnage, la construction d’un univers ou même la fameuse règle du « Show don’t tell ».

Mais en ce qui concerne les règles de construction du récit, on peut effectivement regrouper plusieurs types de récits ensemble. De fait, ce n’est pas un hasard si, bien souvent, des romans sont adaptés en films, des films en jeux-vidéo, en pièces de théâtre ou autre : il existe des parallèles entre ces différents formats. Et le point commun qui revient toujours entre une œuvre et son adaptation (fidèle) sur un autre support, c’est ce qu’on appelle la « structure dramatique du récit ».

La structure dramatique, en gros, c’est l’ensemble des étapes incontournables qui permettre de construire un récit. On en a tous appris un exemple en classe avec la structure du conte : situation initiale, élément perturbateur, péripéties, dénouement, situation finale. On peut aussi citer en exemple la structure en cinq actes d’une pièce de théâtre classique, ou encore celle en trois actes d’un film, dont on vous a probablement déjà parlé. Ces différentes théorisations de la structure dramatique mettent toutes en évidence des « points clés » dans le récit, qu’on va retrouver dans toutes les autres histoires du même type et qui vous permettent, à vous auteurs, de construire vos propres écrits en conséquence. Pour résumer, la structure dramatique, c’est un peu le squelette de votre récit.

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En analysant tous les récits que je connaissais ou même que j’écrivais, j’ai découvert qu’il existait différents types de structures dramatiques à partir desquels on pouvait construire et raconter des histoires. En fait, au cours de mon étude sur le sujet, je n’en ai trouvé que trois.

Le premier type d’histoire est ce que j’appelle le « récit court ». C’est la structure dramatique que l’on retrouve dans les nouvelles généralement, mais aussi dans les sketchs, dans les comic strip, dans les publicités, dans les blagues etc. Elle existe donc davantage dans des histoires relativement courtes en termes de taille, d’où le nom que je lui donne.

Le principe de cette structure est assez simple et ne compte en fait que deux étapes fondamentales : une situation et une chute. Et c’est tout. L’idée est de présenter une situation, quelle qu’elle soit, que ce soit celle d’un personnage, d’un groupe de personnages ou même d’autre chose, puis d’achever son récit par un dernier rebondissement qui renverse la situation de base de manière inattendue (du moins en théorie). En gros, l’idée est de présenter quelque chose au lecteur ou au spectateur, de lui faire croire à quelque chose, pour finalement lui révéler que la vérité était tout autre.

Le décalage entre la situation présentée à la base et la réalité qui apparaît dans la révélation finale provoquera alors chez le lecteur ou le spectateur une émotion particulière, selon l’intention du texte : le rire, l’étonnement, la peur etc. C’est d’ailleurs le projet d’une telle structure dramatique : de faire ressentir une seule émotion, sans aller plus loin.

Car, dans un récit court, il n’y a rien après la chute, l’histoire s’arrête là, sans chercher à conclure les enjeux des personnages ou autre. Il n’y a pas de dénouement, pas de conclusion : l’ultime rebondissement se suffit à lui-même, quand bien même aurait-on envie de connaître la suite des événements. L’intérêt d’un récit court s’arrête à sa chute et le poursuivre serait même contre-productif en théorie.

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Le second type d’histoire est, par opposition au récit court, ce que j’appelle le « récit long ». C’est en réalité, la structure dramatique dont je parlais plus haut en mentionnant les contes (situation initiale, élément perturbateur, péripéties, dénouement, situation finale), ou encore la structure en trois actes des films ou celle en cinq actes des pièces classiques. C’est aussi celle dont parle Joseph Campbell lorsqu’il théorise le monomythe. Et c’est en général celle que l’on étudie dans les ouvrages consacrés au scénario : c’est la structure dramatique la plus courante, la plus facile à appréhender pour la plupart des gens.

On retrouve cette structure dramatique dans les films, les romans, les jeux-vidéo, les pièces de théâtres, les opéras, les ballets, les bandes-dessinées etc. Car oui, même si toutes ces théories font état d’éléments clés de l’intrigue différents, si tous ces récits suivent souvent des constructions scénaristiques différentes, ils sont en réalité tous écrits à partir d’un même squelette fondamental :

Un protagoniste (un personnage ou un groupe de personnages) cherche à atteindre un objectif donné et rencontre des obstacles en tentant de l’atteindre.

Ce principe de structure dramatique impose déjà un récit plus complet et plus développé que le récit court, car il faut en effet répondre à beaucoup de questions : qui est le protagoniste ? que cherche-t-il à accomplir ? pourquoi ? quels sont les obstacles qui se dressent sur sa route ? et surtout, le plus important, va-t-il atteindre ou non son objectif à la fin du récit ?

Car au final, c’est là qu’est la grande différence entre le récit long et le récit court, dans un récit long, les enjeux des personnages trouvent une conclusion, qu’elle soit positive ou non. L’histoire s’arrête lorsque le protagoniste a achevé son parcours, lorsqu’il a enfin atteint son objectif ou lorsqu’il est clair qu’il ne l’atteindra jamais. Dans un récit long, il y a un « dénouement », c’est-à-dire que le nœud dramatique posé par l’intrigue (la recherche de l’objectif opposé aux obstacles qui empêchent celui-ci d’être atteint) est résolu d’une manière ou d’une autre.

C’est un type de structure dramatique qui s’avère très efficace pour construire des récits de bonne taille sans ennuyer le public, ou même pour transmettre des messages forts aux lecteurs et aux spectateurs. En effet, le plus souvent, le protagoniste, pour surmonter les obstacles qui se dressent sur sa route, devra devenir plus vertueux, devra apprendre de ses erreurs etc, bref, suivre un parcours initiatique qui servira d’exemple à suivre pour le public.

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Enfin, il existe un troisième type d’histoire, plus rare que les deux précédents, que j’appelle le « cycle ». Si vous faites attention, certaines histoires, comme par exemple la série Game Of Thrones ou encore le roman Les Piliers De La Terre de Ken Follet, ne peuvent se résumer à l’histoire d’un personnage tentant d’atteindre un objectif donné. Parfois, le récit va au-delà et traite de sujets beaucoup plus généraux, comme par exemple d’une guerre de succession dans un royaume imaginaire ou de la construction d’une cathédrale. Et c’est à partir de ce moment-là, lorsque le sujet de l’histoire transcende les intrigues des personnages eux-mêmes, qu’il faut commencer à parler de cycle.

Un cycle est construit de la manière suivante : on parle d’un phénomène global à travers le regard des personnages qui interagissent de près ou de loin avec ce phénomène, en décrivant la façon dont ils s’adaptent à ce phénomène ou dont ils participent à celui-ci. Chaque personnage devient alors une pierre de l’édifice général et ce n’est qu’en rassemblant toutes leurs histoires personnelles que l’on peut appréhender le récit dans son ensemble et en comprendre la logique.

Les cycles, puisqu’ils supposent de raconter l’histoire de plusieurs personnages à la fois (ou à la suite), sont généralement très longs, mais ils permettent de traiter de manière approfondie de sujet qui sont hors de portée des deux autres types de structure dramatique.

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Au final, malgré mes recherches je n’ai pas trouvé d’autres types de structure dramatique. De même, ces catégories ne sont évidemment pas aussi étanches qu’il n’y paraît. Vous trouverez probablement des récits longs qui comportent une chute, ou encore des cycles qui reprennent des constructions propres aux récits longs. Aucune classification n’est fondamentalement infaillible.

Mais la véritable question est : pourquoi me suis-je donné la peine de vous parler de tout ça ?

Dans un premier temps, il s’agit de répondre à une insuffisance dans les classifications actuelles entre les différents types de récits. Par exemple, la distinction entre le roman et la nouvelle qui est faite généralement ne repose que sur un critère de longueur physique du texte. Un récit n’est désigné comme une nouvelle que parce qu’il est plus court que les récits qui sont désignés comme des romans. Et encore, la limite exacte entre les deux est relativement floue, ce qui laisse souvent le champ libre à diverses interprétations. Ce qui me gêne alors dans cette façon de différencier les récits entre eux, c’est qu’elle répond uniquement à des critères qui n’ont rien à voir avec l’écriture.

Dans le cas de la nouvelle et du roman, la différence n’est faite entre les deux que pour faire face à un problème purement financier et pratique : à la base, impossible d’imprimer et de relier un texte trop court de manière efficace et rentable pour la vente en librairie. Il en va de même pour la différence entre le court métrage et le long métrage au cinéma : personne ne dépensera dix euros pour aller voir un film qui ne dure que cinq ou dix minutes. Il faut donc que ces récits soient vendus par « paquets », au moyen d’anthologies ou de recueils.

Mais au final, ce sont des différences qui ne valent que pour les producteurs, les diffuseurs ou encore les spectateurs des œuvres, pas leurs auteurs. Car finalement, fixer une limite de caractères ou de minutes à un écrivain ou à un scénariste, cela ne l’aide pas vraiment à construire son histoire, à savoir où et quand placer ses rebondissements, ni pourquoi.

Le fait est qu’il n’existe pas de règles pour écrire « plus court » ou « plus long ». En revanche, il existe des règles propres à chaque structure dramatique que vous pouvez apprendre et dont vous pouvez vous servir pour construire vos récits et même les corriger. En vous posant la question de savoir si ce que vous écrivez est un récit court, un récit long ou un cycle, vous pourrez alors consulter ces différentes règles, méthodes et techniques qui s’y rapportent pour vous aider dans votre écriture.

Enfin, d’un point de vue plus pragmatique, si je parle de cette distinction, c’est parce que sur ce blog, dans la section « construire son récit », je parlerai surtout de la structure dramatique des récits longs… tout simplement parce que c’est celle que je maîtrise le mieux. Il était donc important que je vous parle de cette distinction afin que vous sachiez, non seulement de quel type de récit on parle, mais aussi qu’il existe d’autres types d’histoires dont je ne parlerai pas forcément ici (ou du moins, pas tout de suite). Bref, tout ça pour dire que les conseils que je donne ne s’adressent qu’à un certain type de récit et que si vous écrivez quelque chose de différent, tout cela ne sera probablement pas très utile pour vous…

Vu : The Birth Of A Nation

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Bonjour, bonjour !

Lundi dernier, au cinéma, je suis allé voir The Birth Of A Nation de Nate Parker et c’est un film que je vous recommande, sans plus.

The Birth Of A Nation c’est l’histoire d’une révolte d’esclaves en Virginie, qui a eu lieu seulement quelques années avant la guerre de sécession. On suit le personnage de Nat, esclave d’une plantation de coton, qui a appris à lire et est devenu prêtre à l’âge adulte. Alors que la crise frappe la région et que les maîtres ont du mal à entretenir leurs esclaves correctement, un vent de révolte souffle et on demande à Nat de prêcher la soumission dans les diverses plantations du comté afin de calmer les plus remontés. Mais, en faisant cela, Nat va surtout découvrir toute l’étendue de l’injustice qui frappe les siens et finir par être lui-même l’instigateur de la révolte.

Cette histoire est inspirée de faits réels et son premier mérite est de nous informer, sans la moindre concession, sur cette période sombre de l’histoire des Etats-Unis. Car, de fait, si les maîtres de Nat font plutôt preuve d’une certaine bienveillance de colon Blanc envers leurs esclaves, ou d’un je-m’en-foutisme opportuniste pour le personnage de Samuel, ce que l’on voit dans les autres plantations semble sortir tout droit d’un recueil de témoignages bien réels sur les mauvais traitements que pouvaient subir les Noirs à l’époque dans ces régions.

Et soyez prévenus, la grande force du film, c’est justement de nous montrer toute l’horreur et la violence de cette société sudiste. Pendant toute la première partie, on enchaîne les scènes choquantes, horribles, où l’on fait étalage d’une cruauté peu commune. Pourtant, rien n’y paraît faux ou exagéré. Comme je le disais, on a plutôt l’impression que les scénaristes ont simplement compilé un ensemble de témoignages bien réels. Il est peu probable qu’un tel visionnage vous laisse totalement indemne, car il faut le reconnaître, ces scènes sont particulièrement prenantes. Je pense notamment au passage de la « grève de la faim », qui m’a marqué plus que je ne m’y attendais.

Cette première partie réussie aura pour effet de vous plonger totalement dans le personnage de Nat, car l’on découvre tout cela en même temps que lui. Une forte identification au héros qui vous donnera sans aucun doute l’envie, bien réelle, de vous révolter vous-même contre toutes ces horreurs.

Néanmoins, malgré cette force indéniable, le film ne décolle jamais vraiment autant que je ne l’espérais. Car toute la partie « révolte » justement, bien que loin d’être mauvaise, manque clairement de l’ampleur nécessaire à ce type de projets, surtout avec une première partie qui promettait une histoire bien plus forte.

Tout d’abord, même si j’ai beaucoup aimé la première partie, je la trouve tout de même trop longue. Au final, on a rapidement compris toute l’horreur que vivent les Noirs dans les plantations et on a envie de voir les personnages se révolter longtemps avant que la révolte n’éclate. Certes, l’enchaînement des horreurs est réussi, mais était-il nécessaire d’en mettre autant ? Je ne pense pas. Au bout d’un moment, ces scènes de cruauté finissent plus par se répéter qu’autre chose, car il est difficile de progresser davantage dans le mal.

Plus encore, l’incident qui pousse finalement Nat à la révolte, la goutte qui fait déborder le vase, quoi que très personnelle, j’en conviens, n’est pas le plus impressionnant des sévices. On pourrait même dire que c’est l’un des plus légers, compte tenu de tout ce que l’on a vu avant. Cela fait perdre au propos une partie de sa force. D’un point de vue scénaristique, il aurait été plus fort et plus captivant de choisir le crime le plus horrible plus lancer la révolte, car cela aurait envoyé le message suivant : le personnage a essayé de fermer les yeux, mais face à cette horreur, il ne peut plus. Dans le cas présent, si historique que soit l’événement qui le pousse à se rebeller, il donne simplement l’impression que Nat souhaitait se rebeller plus tôt, mais qu’il a pris le temps d’y réfléchir. C’est peut-être plus véridique, mais beaucoup moins prenant en termes d’émotion.

Ensuite, la révolte elle-même n’est pas écrite ou filmée avec l’ampleur nécessaire. Elle n’éclate pas d’un coup dans une grande scène épique et commence plutôt par une petite réunion privée. Et même lorsqu’elle éclate vraiment, il n’y a rien de grandiose dans celle-ci. Il y a par exemple, très peu de plans larges, les foules ne sont jamais assez grandes, les décors toujours étroits etc. En somme, rien dans le film ne pousse le spectateur à être transporté par les événements et à sentir que les personnages vont marquer l’histoire d’une manière ou d’une autre. Dans la même veine, on ne cherche pas à monter la tension sur la bataille finale, à concentrer les enjeux sur cette victoire ou sur cette défaite.

Enfin, aussi cruels que soient les maîtres dans la première partie, il s’avère que les esclaves se montrent tout aussi sanglants et cruels à leur tour, ce qui n’aide pas à trouver la révolte plus humaine et admirable que l’esclavage.

En somme, tous ces éléments, aussi historiques et réels soient-ils, ne permettent pas de se laisser emporter par ce récit, ou même d’être complètement avec les personnages lorsqu’ils se battent contre l’oppression. Et c’est un défaut récurrent dans les films qui s’inspirent de faits réels, qui essaient d’être historiques ou autre, ils manquent souvent de force cinématographique.

C’est un fait, l’histoire réelle n’est jamais aussi palpitante que l’histoire fictive ou romancée. Et si quelques épisodes peuvent paraître incroyables au premier abord, ils ne sont jamais, en eux-mêmes, aussi prenants et touchants que les récits inventés de toute pièce. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’un récit inventé a, en théorie, été entièrement construit dans l’intention de vous toucher et de vous bouleverser. Et si le hasard de l’Histoire fait parfois bien les choses, il n’y a pas de hasard non plus : un projet travaillé pour vous faire vivre des émotions grandioses aura toujours plus de chances de vous transporter qu’une simple chronologie fidèle à la réalité.

Oui, The Birth Of A Nation est censé être un film, non pas un documentaire historique. De fait, il ne répond, dans son écriture, a aucune méthodologie d’historien et être fidèle à la réalité n’est pas ce qu’on lui demande. Si le but était seulement d’informer sur ces événements, il aurait mieux fallu faire un essai, un article, un documentaire. En faisant un film une histoire romancée, on cherche à toucher le public, à lui insuffler des émotions puissantes, à lui faire ressentir l’horreur de cette période de l’histoire américaine. Et dans ce cas, il faut aller jusqu’au bout, ne pas se laisser restreindre par la réalité des événements et ne pas craindre de prendre des libertés avec les faits, comme l’ont fait des films tels que Le Dernier Samouraï, Kingdom Of Heaven ou encore Il Faut Sauver Le Soldat Ryan. On peut certes remettre en cause leur véracité historique, mais au final, ils nous transportent plus que The Birth Of A Nation, nous touchent davantage, nous marquent plus profondément, et nous poussent paradoxalement à chercher à en apprendre plus sur les événements réels dont ils traitent.

Encore une fois, la priorité est de raconter une belle histoire, de faire un bon film, un récit qui transportera le public, et non un cours d’histoire. Malheureusement, The Birth Of A Nation ne va pas assez loin de ce côté-là et reste probablement trop restreint par l’Histoire qu’il veut raconter.

Vu : Your Name

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Bonjour, bonjour !

Lundi dernier, au cinéma, je suis allé voir Your Name de Makoto Shinkai, un film que j’ai trouvé excellent et que je vous recommande d’aller voir au plus vite !

Your Name est emprunt à une poésie, un humour et une magie qui ne vous laisseront probablement pas indifférents. Personnellement, je me suis laissé transporté par l’histoire presque d’un bout à l’autre sans la moindre réserve, et j’en suis sorti avec une grande satisfaction, une énergie renouvelée, un immense sourire aux lèvres ; cela faisait longtemps que je n’avais pas ressenti ça devant un film. L’animation y est très bien maîtrisée, les décors sont superbe et je dois donner quelques points à la réalisation qui est excellente (toujours au rendez-vous pour nous faire rire, vibrer avec les personnages).

De base, le sujet du film avait tout pour me plaire : j’adore les histoires où les héros ont une double vie qu’ils doivent cacher, j’adore les histoires où des personnages se retrouvent propulsés dans des vies qui ne sont pas censés être les leurs à la base, et j’adore les histoires qui traite d’un changement de sexe. Alors naturellement, le pitch de Your Name était fait pour me séduire. Mais allons plus loin : le film traite merveilleusement bien son sujet et nous entraine avec facilité dans son univers.

Your Name, c’est l’histoire de deux personnages. Le premier est un lycéen qui vit à Tokyo et le second est une lycéenne qui vit dans une petite ville paumée au fin fond de la campagne Japonaise. Un matin, sans raison apparente, ils se retrouvent chacun dans le corps de l’autre, à devoir mener la vie de l’autre. Et le phénomène va se reproduire, encore et encore, plusieurs fois par semaine, ce qui va naturellement complètement bouleverser le cours naturel de leurs vies… Et je n’en dis pas plus au risque de vous gâcher les nombreuses surprises que le film vous réserve.

Il faut bien le dire, le film est excellent dans la façon dont il traite le sujet. Les moments où ils découvrent qu’ils ne sont pas dans leurs corps sont très bien faits, les réactions des autres personnages à leurs attitudes étranges sont toujours intelligentes et le film joue à merveille avec le décalage qu’il peut avoir entre le comportement normal de chacun et l’étrange attitude qu’ils adoptent lorsqu’ils ne sont plus eux-mêmes. Le tout est alors traité avec une légèreté, un humour qui fonctionne sans problème et qui est parfaitement mesuré : le film ne cherche pas spécialement à forcer le trait là où ce n’est pas nécessaire. Bref, vous passerez un bon moment à découvrir leurs aventures quelques peu rocambolesques, d’autant que tous les personnages (y compris secondaires) sont attachants et intéressants.

Néanmoins, tout cela concerne surtout la première partie du film. Car en réalité, au bout d’un moment, alors que le film semble aller dans une direction, une révélation majeure intervient… et entraîne l’histoire vers quelque chose de complètement différent et d’inattendu. Un revirement qui a bien failli me sortir totalement de l’histoire et me faire crier au scandale.

Je m’explique. La révélation et ce qu’elle suppose pour l’histoire est en elle-même énorme et monstrueusement intrigante et prometteuse. Un récit tout entier centré sur ce sujet aurait sans aucun doute été très intéressant. Mais le fait est qu’à ce moment-là du film, on a surtout envie de suivre l’histoire de base, l’aventure à laquelle on est attachés et intéressés depuis les toutes premières minutes en somme. En fait, la première partie est si intéressante et réussie qu’on a en aucun cas envie qu’elle s’arrête pour aller dans une autre direction, aussi étonnant que soit ce rebondissement. Et cela, je l’avoue, pourra en déstabiliser et en dégouter plus d’un.

Pour ma part, j’ai pourtant fini par revenir complètement dans le récit, car une fois la révélation passée et la nouvelle direction engagée, dans son dernier acte, le film retrouve toute la qualité de sa première partie et nous entraîne finalement à nouveau dans son univers, toujours avec la même poésie, le même humour et la même force dans les émotions. Tout ça pour nous emmener vers une conclusion que personnellement, je trouve très revigorante.

Pour résumer, j’ai donc beaucoup apprécié Your Name et cela faisait même longtemps que je n’étais pas sorti d’une séance avec une telle énergie et une telle envie d’écrire. Néanmoins, je ne peux m’empêcher de penser qu’on a essayé de rassembler deux très bons films en un seul, de raconter deux histoires différentes en une, et qu’il aurait sûrement été préférable de faire deux films à part entière. J’aurais bien aimé, moi, voir jusqu’où cette histoire aurait pu m’emmener si elle était restée d’un bout à l’autre sur le principe de sa première partie. Peut-être qu’il faudra que je l’écrive moi-même pour le savoir, qui sait…

Il n’empêche que Your Name reste un film excellent que je vous recommande chaudement. Je vous assure que vous passerez un très bon moment lors du visionnage.

De l’importance de Jar Jar Binks : le principe d’identification.

Bonjour, bonjour !

Aujourd’hui, pour bien démarrer ce blog de conseils d’écriture, commençons par la base de la base, par le principe le plus fondamental qui soit pour raconter des histoires : le principe d’identification.

Est-ce que vous vous êtes déjà demandé pourquoi, lorsque nous racontons des histoires, nous avons le besoin absolu de créer des personnages ?

La question ne vous a peut-être pas effleuré l’esprit tant le phénomène est évident, mais si vous y réfléchissez, vous vous rendrez compte que tous les récits que nous connaissons reposent sur des personnages. Qu’ils soient principaux, secondaires, tertiaires ou autres, qu’ils s’agissent d’êtres humains ou d’autres entités que l’on a personnifiées, toutes les histoires nous parlent systématiquement de personnages. Pourquoi cette omniprésence ?

On pourrait croire que nous créons des personnages parce que nous souhaitons raconter leur histoire, ou parce qu’ils ont une fonction particulière dans l’intrigue. Mais la réalité est qu’il existe des personnages qui, au premier abord, paraissent tout à fait inutiles.

Prenons un exemple concret : celui de Jar Jar Binks dans Star Wars – Episode I : La Menace Fantôme. Ce personnage est peut-être l’un des plus détestés de l’histoire du cinéma, il a généré tant de haine et de rejet qu’on peut légitimement se demander pourquoi George Lucas a estimé qu’il était judicieux de le rajouter dans son film.

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La théorie la plus courante à ce sujet, la plus communément admise en tout cas, est que Jar Jar Binks est un side-kick comique raté.

Si vous l’ignorez, un « side-kick comique » (ou « comic relief ») est un personnage qui accompagne le ou les héros et donc l’objet est d’être drôle, d’ajouter de l’humour, de détendre l’atmosphère au cœur de l’action, ou, au contraire, de renforcer certaines situations dramatiques en cessant justement d’être drôle. C’est un procédé particulièrement commun dans les œuvres d’aventures ou dans les dessins-animés.

Et de fait, à bien y regarder, Jar Jar Binks a tout du side-kick comique : il accompagne les héros partout, même lorsque ce n’est pas réellement justifié, enchaîne les bourdes et les maladresses, commente l’action de manière décalée… C’est ce que fait en général un side-kick comique. Qu’il vous fasse effectivement rire ou non, là n’est pas la question. Il est difficile de nier que George Lucas avait cette intention avec ce personnage.

Pourtant, même s’il remplit effectivement la fonction, ce n’est pas la raison qui a poussé George Lucas à créer Jar Jar Binks. De fait, la saga Star Wars disposait déjà d’un duo très efficace de side-kick comiques : R2D2 et C3PO. Les deux apparaissent dans le film et ont leurs propres moments humoristiques, il n’était donc pas besoin de rajouter un troisième larron. Et si Jar Jar Binks est effectivement un side-kick comique, il est clair que ce n’est pas la raison pour laquelle il a été créé à la base.

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On pourrait croire, alors, que le personnage est utile au bon déroulement de l’histoire : qu’il permet aux héros de se retrouver dans telle ou telle situation, propice à l’évolution du scénario, qu’il les tire d’un mauvais pas, qu’il leur apporte une information capitale pour la suite de l’intrigue… De fait, lorsque l’on écrit, il arrive souvent que l’on créé des personnages pour faire avancer le récit dans le sens qui nous intéresse, le phénomène est extrêmement courant.

Mais non. Même en étant particulièrement indulgent envers lui, il s’avère que Jar Jar Binks n’apporte rien à l’histoire et que celle-ci ne se serait probablement pas déroulée différemment s’il n’avait pas été là. De fait : il n’est d’aucune utilité dans les combats, il n’apporte aucune information secrète particulière, il ne sort les personnages d’aucune situation et ne leur pose même pas plus de problèmes que ça. Les seuls moments où il paraît avoir un intérêt sont lorsqu’il amène Qui-Gon et Obiwan dans la cité sous-marine, lorsqu’il suggère à Amidala que les Gungans ont une grande armée, ou lorsqu’il mène les héros au sanctuaire. Le reste du temps ses interventions n’ont aucune influence sur l’intrigue. Et pourtant, même dans ces instants, on aurait pu se passer de lui.

Quitte à être tombé par hasard sur Jar Jar Binks, les héros auraient pu tomber par hasard sur la cité sous-marine. Trouver le Sanctuaire n’est même pas traité comme un problème dans le film : on peut imaginer qu’en cherchant un peu, les héros l’auraient découverts par eux-mêmes, ou qu’ils auraient été guidés par la résistance des Naboos. Enfin, on nous montre à plusieurs reprises dans le film qu’Amidala connaît parfaitement les Gungans et sait très bien de quelles forces ils disposent. Elle n’avait donc pas besoin de Jar Jar Binks pour élaborer son plan et s’il fallait réellement que quelqu’un lui rappelle cet élément, pourquoi pas son capitaine des gardes ou l’une de ses suivantes ?

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Alors non, Jar Jar Binks n’est ni un side-kick comique, ni utile à l’histoire et il semble, au premier abord, qu’on aurait très bien pu se passer de lui. Alors, pourquoi George Lucas s’est-il entêté à le créer ou même à le conserver dans l’histoire ? Personne, dans son entourage, n’a su lui dire qu’il faisait erreur ? Ou était-ce simplement pour vendre des jouets ? Rassurez-vous, rien de tout cas. En réalité, George Lucas a créé Jar Jar Binks parce qu’il en avait besoin, pour répondre au principe d’identification : pour créer des émotions lors de sa scène finale entre les Gungans et les droïdes.

Pour bien comprendre ça, il faut un peu parler de théorie fondamentale de l’écriture et se poser une question simple : pourquoi racontons-nous des histoires ? Beaucoup de théoriciens et d’artistes défendent l’idée qu’une bonne histoire doit être un moyen de transmettre un message au monde, un apprentissage, une expérience. Plus que de divertir un public, l’intérêt d’un récit est de nous informer, de nous donner une leçon, de nous interpeler sur un sujet. Et c’est particulièrement vrai. Même si vous n’en avez pas forcément conscience, dès que vous prenez votre plume pour écrire une histoire, vous transmettez systématiquement votre vision du monde, votre point de vue sur la réalité, c’est inévitable.

La véritable question est cependant la suivante : pourquoi raconter une histoire pour transmettre son message au monde ? Car oui, après tout, on pourrait tout aussi bien écrire un essai, faire un documentaire, prendre une photographie, écrire un article de journal ou même se contenter d’en parler autour de soi. Alors, pourquoi s’entêter à raconter une histoire, à construire un récit pour transmettre son message ? Tout simplement parce que l’on veut avoir un impact émotionnel sur notre public.

Une histoire, un récit, c’est plus qu’une simple information, c’est un puissant vecteur d’émotion qui permet de toucher son audience par un autre biais que la raison, souvent de manière plus intuitive et plus profonde. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que, lors d’une catastrophe, les journalistes s’empressent de vous faire part de témoignages individuels plutôt que de se contenter des chiffes, ou que les politiques abusent du « story telling » dans leurs discours : ils savent bien que par ce biais, ils vous toucheront davantage, captiveront bien plus votre attention, que s’ils restaient purement et simplement informatifs.

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Le principe fondamental de raconter une histoire, c’est donc de créer des émotions tout au long du récit. Or, l’être humain est ainsi fait, il ne peut ressentir des émotions que de deux façons différentes : soit en vivant lui-même une expérience, soit par empathie pour son prochain. Le public, bien entendu, ne vit pas l’histoire qu’on lui raconte lui-même, il ne peut donc ressentir des émotions par le biais de l’expérience lors d’un récit. Et c’est là qu’interviennent les personnages.

Si, à la base, on crée des personnages dans absolument toutes nos histoires, c’est justement pour créer de l’empathie pour ces personnages chez les spectateurs ou les lecteurs, afin que ceux-ci puissent effectivement ressentir des émotions. L’idée est alors de raconter l’histoire d’un personnage afin que le public puisse s’identifier à lui et ressentir avec lui les différentes émotions que l’on veut transmettre. Une règle d’or qui se trouve aujourd’hui à la base même de notre façon de concevoir le fait de raconter des histoires, tant et si bien qu’il est difficile d’imaginer comment on pourrait faire autrement.

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Revenons maintenant à Jar Jar Binks, et parlons un peu du plan de la reine Amidala pour reprendre sa planète dans La Menace Fantôme. Si l’on fait attention à celui-ci, on se rend compte qu’il comporte trois étapes : envoyer l’armée Gungan combattre les droïdes à terrain découvert pour éloigner les troupes ennemies de la capitale, s’infiltrer dans le palais pour capturer le vice-roi, et envoyer des chasseurs attaquer la base spatiale de la Fédération du Commerce afin de désactiver tous les droïdes et de soulager les Gungans avant que les pertes ne soient trop importantes. Mais, pas de chance, la présence de Darth Maul oblige les Jedi à s’occuper de lui. Ce qui fait donc en tout quatre scènes qui se déroulent exactement au même moment et qui sont toutes aussi importantes les unes que les autres pour la résolution de l’intrigue.

Pour que nous soyons intéressés, impactés par chacune de ces scènes, George Lucas les a écrites de telle manière qu’on les voit à travers le regard des personnages principaux. L’attaque du palais est écrite du point de vue d’Amidala, Qui-Gon et Obiwan s’occupent de Darth Maul, Anakin et R2D2 attaquent la base spatiale. Il fallait donc, pour que la scène entre les Gungans et les droïdes ait un impact, qu’elle soit elle aussi écrite du point de vue d’un personnage. Il fallait donc en créer un pour l’occasion. Et ce personnage, c’est Jar Jar Binks.

Voilà pourquoi George Lucas, loin d’être idiot, s’est entêté à le conserver dans son histoire : pour que sa scène finale soit aussi intéressante et chargée d’émotion qu’il le souhaitait.

Et d’ailleurs, il n’est pas le seul à créer des personnages afin de créer de l’empathie lors de certaines scènes plus ou moins cruciales. Si vous faites attention au cinéma de Roland Emmerich et à ses films de catastrophe planétaires (Independance Day, Le Jour d’Après, 2012…), vous vous rendrez compte que les scènes de destruction le plus mythiques sont toujours présentées à travers le regard de personnages, qu’il s’agisse des personnages principaux, de personnages secondaires ou même de simples figurants qui n’apparaissent que pour ces scènes précises. De cette manière, parce qu’on a de l’empathie pour ces personnages, les scènes n’en deviennent que plus impressionnantes, plus prenantes encore.

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(image tirée du film White House Down de Roland Emmerich)

De même, J. K. Rowling, dans Harry Potter et le Prince de Sang Mêlé, a décidé d’écrire son premier chapitre du point de vue du Premier Ministre moldu. Le personnage en lui-même n’a aucune influence sur l’intrigue et se contente de recevoir des informations. Mais le fait d’avoir décrit la scène du point de vue d’un personnage directement impliqué dans les événements cités permet au lecteur de saisir toute l’ampleur des problèmes auxquels les héros devront faire face dans le reste du roman et du changement d’ambiance par rapport aux tomes précédents.

Et finalement c’est ça le principe d’identification. Si vous voulez qu’une scène ait un impact émotionnel sur votre public, quelle que soit la scène et quel que soit votre mode de narration, il est nécessaire que vous racontiez celle-ci du point de vue d’un personnage auquel on peut s’identifier, pour lequel on peut avoir de l’empathie. Sans quoi, votre scène sera purement informative manquera systématiquement d’intérêt aux yeux des spectateurs ou des lecteurs. Alors ne l’oubliez pas : écrivez toujours vos récits et vos scènes à travers les yeux d’un personnage, quel qu’il soit.

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Naturellement, cette règle est si évidente, si centrale, que personne n’oublie jamais réellement de l’appliquer : c’est si instinctif lorsque l’on écrit qu’il est difficile d’y échapper. Mais il existe néanmoins une subtilité à ce principe que certains auteurs oublient parfois, au détriment de la qualité de leurs histoires.

Réfléchissez-y : si George Lucas avait besoin de créer un personnage pour générer de l’empathie lors de sa scène finale uniquement, pourquoi Jar Jar Binks est-il présent tout au long du film ? De fait, dans Le Prince de Sang-Mêlé, le Premier Ministre n’apparaît que dans le premier chapitre, là où son point de vue est utile, puis disparaît complètement ensuite. De même, les inconnus que Roland Emmerich s’entête à filmer lors des scènes de destruction meurent presque systématiquement à la fin de la scène : ils n’ont plus d’utilité.

Si l’on suit ce principe, Jar Jar Binks aurait donc dû se contenter d’apparaître à la fin. Ou alors, si George Lucas voulait que le public le connaisse avant la bataille finale afin qu’on ait pas l’impression qu’il sorte de nulle part, il aurait tout aussi bien pu le faire apparaître une fois au début, puis le faire réapparaître juste avant la bataille finale. Dans ce cas, il aurait même pu choisir de présenter la scène à travers les yeux d’un autre personnage, comme le roi des Gungans ou le général qui accompagne Jar Jar Binks dans la bataille.

Pourtant, s’il l’avait fait, la bataille entre les droïdes et les Gungans n’auraient jamais été aussi intéressante qu’il l’aurait souhaité. De fait, toutes les autres scènes de la bataille finale sont portées par des héros, des personnages que l’on suit depuis le tout début de l’aventure et auxquels on est fortement attachés : c’est leur histoire que l’on raconte, c’est à leurs enjeux que l’on s’est identifié, c’est leurs objectifs que l’on veut voir accomplis.

Imaginez alors que Jar Jar Binks n’ait été qu’un inconnu ou un personnage très secondaire dans l’intrigue. Auriez-vous eu envie de suivre la bataille entre les Gungans et les droïdes alors que tous les personnages que vous aimez le plus sont en danger ailleurs, exactement au même moment ? A chaque image de la bataille, vous n’auriez eu alors qu’une envie : revenir à vos personnages favoris afin de savoir s’ils allaient s’en sortir ou non. Il y aurait alors eu un trop grand déséquilibre entre cette scène et toutes les autres.

Car oui, il y a une corrélation directe entre la force de l’impact qu’a une scène sur le public et l’importance du personnage qui la porte. Plus le personnage est central dans l’histoire, plus il est important, plus le public y est attaché, plus l’identification est forte, plus la scène sera marquante, intéressante, émotionnellement puissante et prenante. De la même manière que nous aurons toujours plus d’empathie pour nos amis que pour de parfaits inconnus, vous ne pouvez pas espérer qu’un personnage secondaire ou tertiaire générera autant d’intérêt qu’un personnage principal.

C’est un point crucial du principe d’identification que certains, malheureusement, ont tendance à oublier. Prenez par exemple Triple 9, un thriller sorti l’année dernière (en 2016) : tous les personnages principaux, ceux auxquels on est attachés et dont les enjeux sont les plus forts, meurent avant les 15 dernières minutes du film. La conséquence est que toute la fin de celui-ci est parfaitement inintéressante.

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Mais George Lucas, lui, ne l’a pas oublié. Et c’est pour cette raison que Jar Jar Binks n’est pas seulement présent à la fin du film, mais tout au long de l’histoire et qu’il accompagne les héros partout. Parce qu’il est présent en toute circonstance, parce que les autres personnages ont de l’affection pour lui, il fait partie du groupe des héros. Et en conséquence de cela, nous sommes aussi intéressés par ce qui lui arrive que par ce qui arrive aux autres membres de l’équipe.

En bref, retenez que le principe d’identification est central lorsque l’on veut raconter une histoire, car c’est de cette manière que l’on génère des émotions chez le public.

Retenez qu’il faut toujours décrire une scène, quelle qu’elle soit, à travers le point de vue d’un personnage ; que si vous avez une scène dans votre récit qui n’est portée par aucun personnage, c’est qu’il est temps d’en créer un pour l’occasion ; et que plus cette scène est importante, centrale dans votre récit, plus votre personnage devra l’être.

Ne perdez jamais de vue que, sans Jar Jar Binks, la bataille finale entre les Gungans et les droïdes n’aurait pas été aussi intéressante. Quant à savoir si c’est un bon personnage ou non, si vous l’aimez ou pas, ça, c’est une tout autre question…

Vu : La Grande Muraille

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Bonjour, bonjour !

Mercredi dernier, au cinéma, je suis allé voir La Grande Muraille de Zhang Yimou et j’ai plutôt passé un bon moment.

Bon, soyons honnête, le film ne casse pas des briques en termes de scénario. L’histoire est simple, voire simpliste : deux chevaliers européens venus jusqu’en Chine pour tenter de faire le commerce de la poudre noire (la poudre à canon donc), se retrouvent coincés sur la grande muraille de Chine alors qu’une armée de monstres venus d’ailleurs s’apprête à déferler sur le mur ! Et à partir de là, on suit le parcours ordinaire du héros qui va trouver sa place au sein de cette armée étrangère, défendre le mur au péril de sa vie, sauver l’empereur et la Chine dans une ultime bataille héroïque etc. Rien de neuf et d’ailleurs, dans l’ensemble, rien de très recherché non plus.

Le personnage principal (Matt Damon donc) est assez simple : un mercenaire qui se bat plus pour la richesse qu’autre chose, en opposition avec l’officier féminin de l’armée chinoise qui elle se bat évidemment pour l’honneur et pour sauver l’humanité d’un terrible péril. Il est accompagné d’un camarade sympathique qui n’est là que pour l’argent et va rencontrer le jeune soldat qui a encore besoin de faire ses preuves et qui doit apprendre à croire en lui. Allons même plus loin, le film ne prend pas vraiment la peine de nous montrer à quel point le héros ne s’était jamais senti à sa place dans ses propres contrées, ce qui nous empêche de réellement ressentir ce qui le séduit dans la grande armée chinoise : on se contente de nous le dire, de nous l’expliquer. Idem pour l’héroïne, qui elle, a toujours vécu dans cette armée et qui en est l’incarnation parfaite, mais qui manque justement de personnalité en dehors de sa fonction (pas même une petite appréhension quant au poids des responsabilités, ou encore une petite curiosité déplacée envers toutes ces contrées extérieures qu’elle n’a jamais vues…). Bref, autant vous le dire tout de suite, le film ne vous transportera pas vers des sommets scénaristiques encore jamais vus.

De même, si vous vous attendez à un film historique, vous serez déçu. Voyez plutôt l’engin comme une aventure de fantasy épique, car au final La Grande Muraille ne prétend pas lui-même être autre chose qu’une légende.

Cela-dit, le film n’est pas mauvais pour autant. S’il aurait pu aller plus loin dans le travail des émotions et des personnages, il fait le minimum pour que l’on comprenne ce qu’il se passe, qu’on ait envie de suivre et d’apprécier les différents personnages, qu’on s’attache à leurs enjeux (aussi simples soient-ils). Bref, il y a ce qu’il faut pour qu’on ait envie de suivre l’histoire. Les deux compagnons européens forment un duo qui fonctionne assez bien, et j’ai même plutôt apprécié la relation qui se développe entre le héros et l’héroïne : plus subtile et plus réussie que je ne m’y attendais.

Et puis, surtout, l’ensemble est enrobé d’images spectaculaires qui vous transporteront complètement dans l’univers du film. Zhang Yimou nous a déjà prouvé par le passé, avec des films comme Le secret des poignards volant ou encore Hero qu’il maîtrisait parfaitement l’esthétique des combats à grande échelle et, là-dessus, La Grande Muraille nous prouve une fois de plus son talent. L’armée chinoise m’a immédiatement rappelé sans mal les étonnantes armées elfiques du Seigneur des Anneaux de Peter Jackson. Les scènes d’actions sont très maîtrisées et s’offrent même le luxe d’être belles. Bref, de manière générale : c’est très classe, très agréable à regarder.

Et c’est finalement là que s’arrête mon appréciation du film. Il s’agit d’un film d’aventure, d’action, de fantasy, bien réalisé, avec de jolies scènes, de beaux combats, de bons moments de tension et une histoire aussi épique qu’on l’attendait avec un sujet pareil, mais sans plus. Si vous appréciez ce genre de film, vous passerez sûrement un bon moment au cinéma, mais ne vous attendez pas cependant à une révolution du 7ème art. Si ce genre de film ne vous intéresse pas, aucun doute, vous trouverez cette histoire plus plate qu’autre chose.

Néanmoins, ajoutons cependant qu’il s’agit de l’une des premières tentatives de la Chine d’exporter son cinéma. C’est la première fois que le pays a produit un véritable blockbuster destiné à être exporté en occident : d’où la présence de Matt Damon. Il ne s’agit donc que d’un premier essai pour concurrencer le géant Hollywoodien et il est plutôt prometteur. Car, si l’histoire peut laisser à désirer et que des points sont à améliorer au niveau de l’écriture : il y a tout de même les germes d’un cinéma à la fois original et novateur pour nous autres occidentaux.

Outre l’imagerie très colorée de Zhang Yimou, il est assez agréable de voir un propos nouveau entrer sur le marché des Blockbusters. A l’instar du cinéma Sud-Coréen l’année dernière, La Grande Muraille est un film qui sort du carcan Hollywoodien pour nous apporter sa propre vision des choses. Et ici, loin du parcours américaniste du héros bravant l’impossible pour accomplir son rêve, voici le récit initiatique d’un homme apprenant à trouver sa place au sein d’un tout et à faire confiance à ses camarades pour vaincre l’ennemi et où la cupidité a toujours des conséquences néfastes pour ceux qui y succombent. Une vision des choses rafraîchissante qui, à terme, peut nous ouvrir l’esprit sur d’autres perspectives intellectuelles.

Alors prenons garde, car voici venir le temps du cinéma Chinois et de ses messages subversifs, La Grande Muraille n’a peut-être l’air de rien d’autre qu’un petit film d’action sympathique pour l’instant, mais il ouvrira sûrement la voie à un cinéma nouveau qui pourrait bien tout changer… Affaire à suivre, donc !

Vu : Quelques Minutes Après Minuit

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Bonjour, bonjour !

La semaine dernière, au cinéma, je suis allé voir Quelques Minutes Après Minuit de Juan Antonio Bayona et je dois vous dire qu’il m’est assez difficile d’en faire une critique.

D’un côté, je pense que c’est un bon film, peut-être même un très bon et certains le trouveront sans aucun doute excellent. Il est bien réalisé et l’aspect conte fantastique y est parfaitement maîtrisé à l’image. Les acteurs jouent tous très bien, même le héros (rares sont les enfants qui parviennent à être aussi justes dans leur jeu) et même Sigourney Weaver parvient à se faire oublier derrière son personnage. Seule Felicity Jones, dans le rôle de la mère, ne m’a pas vraiment convaincue. Il faut aussi dire un mot des passages en animation du film qui, bien que très largement inspirés dans l’esthétique de Harry Potter et les Reliques de la Mort : Partie 1, sont magnifiques. Autant de points qui peuvent paraître bateau mais sans lesquels il serait impossible de croire à cette histoire étonnante.

De même, l’histoire est beaucoup plus intelligente qu’il n’y paraît au premier abord et le film est beaucoup plus surprenant que son pitch le laisse penser. Sur le papier, l’histoire est celle de Connor, un jeune garçon isolé, renfermé sur lui-même, maltraité par ses camarades, qui voit sa mère mourir à petit feu à cause d’un cancer. Alors qu’il est au plus bas et que toute sa vie semble se déliter petit à petit, un monstre né d’un arbre vient alors le voir et lui annonce qu’il lui racontera trois histoires qui devront l’aider à surmonter cette période de sa vie. Le film alterne alors entre les contes du monstre et la vie difficile de Connor.

En soi, c’est un schéma que nous avons vu cent fois déjà et qui répond aux plus grandes traditions des contes ancestraux. Pourtant, dans son traitement, Quelques Minutes Après Minuit sort clairement du lot. Il est empreint d’une intelligence et d’une justesse peu fréquentes au cinéma. Que ce soit dans son propos, dans les émotions et les réactions des personnages, dans l’influence que les contes ont sur l’univers de Connor ou encore dans le déroulé des événements, le film nous entraîne à la fois loin des standards auxquels nous sommes habitués, tout en s’arrogeant le droit d’être plus vrai encore que tous les autres, plus juste. Quelques Minutes Après Minuit ne se contente de pas de traiter le deuil, la peur de perdre ses proches ou encore l’isolement d’un enfant excentrique, Quelques Minutes Après Minuit va plus loin, brise les tabous, aborde des sujets à la fois plus simples et plus importants encore, ce qui lui apporte une dimension émotionnelle véritable dont peu de films peuvent se targuer.

Autre réussite du film, il nous plonge systématiquement dans le point de vue de Connor, dans ses pensées, ses émotions, il nous attache à lui de telle manière qu’aucune de ses réactions, aucun de ses gestes ne paraît étrange. Une cohérence qui nous permet d’autant plus de croire à la véracité du récit et du propos.

En somme, autant d’éléments qui devraient vous convaincre d’aller voir le film et de vous laisser surprendre par celui-ci.

Pourtant, malgré cette force, Quelques Minutes Après Minuit ne m’a complètement emballé, ne m’a totalement accroché, ne m’a pas vraiment transporté. Et je ne saurais dire exactement pour quelle raison. Je pense que, par certains aspects, le film est trop explicite dans son propos, ce qui nous empêche peut-être de le ressentir réellement. Si certaines scènes fonctionnent à merveille, d’autres sont traitées avec moins de subtilité. Le fait est aussi, que, malgré tout ce qu’il lui arrive, le héros est loin d’être aussi actif qu’il le devrait. Il est toujours important, dans un récit, que l’on suive un personnage tenter d’atteindre un objectif. Or, même si l’objectif de Connor est clair, il ne fait pas grand-chose pour l’atteindre et se contente bien souvent de réagir. Même si, en tout état de cause, il y aurait de toute manière peu de choses qu’il pourrait réellement faire, le fait est que, d’un point de vue purement narratif, il ne porte pas réellement le récit vers son achèvement et se laisse plutôt porter par celui-ci qu’autre chose.

Enfin, si l’aspect fantastique du film est impressionnant à la réalisation, d’un point de vue scénaristique, il ne nous entraîne pas dans un autre univers, car il est assez clair, très rapidement que tout se passe dans la tête de Connor et que le monstre n’est que le fruit de son imagination ou n’existe que dans celle-ci. En soi, ce n’est pas vraiment un problème, car cela classerait davantage le film dans le genre « onirique » que dans le genre « fantastique ». Mais le fait est que les dernières minutes tentent de suggérer le contraire, ce qui retire aussi une partie de la force des événements précédents à mon sens.

Mais le plus gros défaut du film, à mon avis, c’est l’idée de raconter des histoires dans l’histoire. Le procédé n’est pas nouveau, loin de là, et bien utilisé on sait qu’il donne des résultats fabuleux. Non, le problème vient du fait que ces histoires ont beau être portées par des animations magnifiques et être intéressantes en elles-mêmes, elles coupent la narration plus qu’autre chose. C’est le souci, lorsque l’on choisit, non pas de nous montrer ces histoires, mais de nous les dire. Car c’est bien le cas ici, le monstre parle et son discours est accompagné d’images afin de rendre l’ensemble moins inconsistant à l’écran, mais peu importe les efforts des animateurs, ce sont bien des résumés. Or, lorsque l’on suit le film, ce qui nous intéresse, ce sont les aventures de Connor lui-même. Et ces récits viennent l’interrompre plus qu’autre chose, car les enseignements qu’on en tire sont trop subtils, pas assez évidents au premier abord.

Dans Harry Potter et les Reliques de la Mort : Partie 1, le conte des trois frères avait le mérite de répondre aux interrogations des personnages principaux et de leur apporter des informations utiles pour la suite du récit. Plus encore, il était plus ou moins amené en amont, grâce à plusieurs scènes où les personnages s’interrogeaient sur le symbole des Reliques de la Mort : le raconter répondait à une attente du spectateur, qu’on avait rendu curieux sur le sujet.

Hélas, dans Quelques Minutes Après Minuit, les histoires du monstre sortent de nulle part. Il nous annonce qu’il va nous raconter une histoire et il nous raconte une histoire qui pourrait tout aussi bien en être une autre : ces histoires en elles-mêmes ne sont pas intégrées au reste du récit, personne ne nous donne réellement envie de les connaître à l’avance, à l’exception de la quatrième, bien entendu. En somme le film nous demande simplement de nous asseoir là quelques minutes et d’entendre un récit complètement différent de l’histoire que l’on suit. Et cet aspect du film m’a plusieurs fois décroché du récit de Connor, ce qui n’a certainement pas aidé à me plonger autant que je l’aurais souhaité dans son univers.

A mon avis, ce problème est né du fait qu’il s’agit d’une adaptation d’un livre… écrite par l’auteur du livre lui-même. Si des digressions ou des apartés narrées peuvent avoir un intérêt dans roman, où les principes qui permettent de nous immerger dans le récit ne sont pas les mêmes, au cinéma, le résultat est tout autre. Dans un film, il faut faire davantage attention au rythme, au fait de conserver l’attention du spectateur sur l’intrigue principale. Et c’est une difficulté de trop que Patrick Ness, scénariste et romancier, n’a pas su surmonter au final. Ce qui est dommage, car pour le reste, l’adaptation est invisible, voire excellente.

Pour conclure, je dirais que le film, ne serait-ce que pour son intelligence remarquable dans le traitement et son univers visuel indéniablement bon, gagne à être vu. Certains seront même probablement plus touchés que je ne l’ai été par le visionnage de Quelques Minutes Après Minuit. Néanmoins, de mon côté, je reste mitigé : malgré ses immenses qualités, le film n’est pas allé au bout de son travail et n’a pas réussi à me transporter complètement alors qu’il en avait clairement le potentiel.